EMPLOI Les banques s'essoufflent

Alors que les activités de marché sont frappées par la crise, la banque de détail freine le renouvellement de ses effectifs.

Par Soraya Haquani le 23/04/2009 pour L'AGEFI Hebdo

 
 


Plans de départs volontaires, image dégradée, chute des bonus... Le moral des salariés de banques françaises n'est pas au beau fixe. Certes, les réductions de postes dans les grands établissements bancaires restent sans commune mesure avec celles de leurs rivaux anglo-saxons. La finance américaine a déjà détruit 200.000 postes pour la seule année 2008, tandis qu'à La City, 29.000 emplois devraient être supprimés en 2009. Mais en France aussi, les métiers bancaires vivent des jours difficiles. Même le traditionnel amortisseur de crise qu'est la banque de détail vacille, alors que ses effectifs affichaient une croissance constante depuis 2000. « On enregistrera sans doute un léger tassement des effectifs bancaires pour 2008, déclare un expert qui dispose d'indicateurs avancés mais souhaite rester anonyme. Les entrées resteront néanmoins très importantes puisqu'il s'agira d'un solde faiblement négatif. »

Les premières à réduire la voilure sur leurs effectifs sont les banques de financement et d'investissement (BFI), qui doivent aussi faire face à un déficit d'image provoqué par des polémiques sur les rémunérations de leurs collaborateurs. « Auparavant, la BFI était perçue comme un recruteur de valeur et de prestige pour les jeunes. Cette image a aujourd'hui pris un coup et tout ce qui se raconte sur les métiers de la finance refroidit les jeunes », regrette pour sa part Ewa Brandt, directrice des ressources humaines de Natixis, où au total 1.416 postes seront supprimés en France et à l'étranger. La banque a été touchée par le retournement de conjoncture en pleine fusion entre les activités de banque de gros du groupe Caisse d'Epargne et celles du groupe Banque Populaire. « Le premier plan social présenté en mai 2008 chez Natixis (800 postes, sur la base du volontariat) était d'une nature totalement différente de celui qui a été annoncé plus récemment, car ce plan était relatif à l'optimisation de la fusion entre Ixis CIB et Natexis, relate la DRH de la banque. Les postes visés par le premier plan concernaient pour les deux tiers les fonctions supports et, pour le tiers restant, le front-office et des postes opérationnels. Puis le recentrage de la BFI a incité à un rééquilibrage des forces de travail par rapport au marché. Ce qui nous a amenés à proposer un second plan en mars dernier, qui concerne cette fois les fonctions front-office uniquement (130 postes, sur la base du volontariat). » Natixis n'est pas le seul établissement touché (lire ci-dessus). Calyon, dont le plan s'est clos en France fin février, va se séparer de 250 collaborateurs sur le marché hexagonal, tandis que BNP Paribas devrait supprimer 204 postes dans sa BFI. Les trois banques prévoient aussi des réductions à l'international. « Cette industrie a perdu 40 % de ses revenus entre 2007 et 2008, souligne Bruno de Saint-Florent, partner chez Oliver Wyman. Et même si dans le détail des activités, on voit des résultats contrastés, cette chute des revenus se répercute en partie sur les effectifs. Toutefois, à l'inverse des banques anglo-saxonnes qui mènent des actions assez radicales en matière de réductions des équipes, les groupes français ont une attitude moins brutale. Ils arrêtent certaines activités et réduisent leur dispositif hors d'Europe. Car le premier levier pour abaisser les coûts, ce sont les rémunérations plutôt que les coupes dans les effectifs. »


Master suspendu

Dans la ligne de mire des différents plans sociaux se trouvent en particulier les activités de marché, où évoluent les profils financiers les plus pointus (structureurs, analystes quantitatifs, marketers, traders...). Autrefois très recherchés, ces spécialistes n'intéressent plus les banques, comme en témoigne Vincent Picard, associé du cabinet de recrutement Fed Finance : « Certains métiers, ainsi que certaines lignes de produits financiers, voient leur existence remise en question. Cela engendre des recrutements très très rares. » Signe emblématique de ce phénomène, l'Université Paris-Dauphine vient d'annoncer la suspension de son master 203 en finance de marché. Cette formation lancée en 1980 figurait parmi les plus prestigieuses pour les étudiants qui se destinaient à travailler dans les salles de marché. « Nous avons décidé de retarder d'un an le prochain recrutement pour ce master qui devait avoir lieu en juin-juillet, car nous constatons un net ralentissement des embauches dans les activités de marché et cela risque de s'aggraver cette année, explique Carole Gresse, directeur du master. L'ampleur de cette crise est vraiment inédite. » Le contenu de la formation va d'ailleurs être revu d'ici à 2010. « Une vraie réflexion de fond est menée avec nos responsables pour voir quels seront les métiers porteurs, ceux qui se repositionneront... », ajoute Carole Gresse. Dans les établissements financiers, l'heure est aussi à la reconfiguration des différents métiers au sein de la BFI. Un exercice délicat à mener dans la mesure où les experts du front-office n'ont pas forcément envie de changer de fonctions. « Les BFI cherchent à optimiser leurs ressources internes et à les diriger sur les activités qui restent potentiellement adaptées au besoin du marché, constate Vincent Picard. Ces tentatives étant en cours de réalisation pour la plupart, il est difficile d'en exposer le contenu et les résultats ; mais il est certain qu'il ne doit pas toujours être évident de faire coïncider cette rationalisation des effectifs avec les envies, les profils et les compétences des salariés. » Mais dans un marché de l'emploi aussi tendu, le choix est étroit...

Mobilité interne

Chez Natixis, certains opérateurs de marché ont donc accepté d'évoluer vers d'autres postes. « Le rôle de la DRH est aussi de s'occuper des salariés qui restent et de leur proposer de nouveaux parcours de carrière via des mobilités internes. Ainsi, des opérateurs de marché peuvent rejoindre les financements ou d'autres activités du groupe, indique Ewa Brandt. En 2008, nous avons étoffé nos activités de contrôle des risques. Certaines personnes des marchés de capitaux ont intégré cette fonction ». Même logique chez Calyon où le nouveau modèle économique mis en place à l'automne 2008 a été accompagné d'une politique d'alignement des effectifs. Véronique Ménard, responsable des politiques RH et de la gestion des carrières chez Calyon, confirme qu'« à la demande de la direction générale, les métiers ont réfléchi à une nouvelle organisation, alignée sur notre plan de recentrage et de développement ». « La DRH aide les métiers à analyser les compétences en place et les besoins futurs pour voir comment les développer rapidement par des formations ou des évolutions de carrière dans leurs métiers ou plus largement au sein de Calyon et de Crédit Agricole SA (CASA), poursuit-elle. Les besoins les plus immédiats sont situés dans les fonctions risques, finance et inspection générale, et dans certains pays pour renforcer les fonctions informatiques middle et back-office de certains métiers ainsi que le développement de nos relations globales avec les clients. » Au total, 25 % des salariés concernés par le plan ont pu faire une mobilité interne chez Calyon ou dans le groupe CASA. « De telles mobilités sont bien sûr plus complexes à gérer pour les profils d'experts seniors », admet la responsable de Calyon.

La dynamique des réseaux

Mais les besoins se situent surtout dans l'autre grande activité des groupes bancaires : la banque de détail, où les recrutements restent élevés malgré une baisse d'environ un tiers d'une année sur l'autre. Ainsi, BNP Paribas prévoit d'embaucher cette année 3.000 personnes en contrat à durée indéterminée (CDI), après 4.700 en 2008, tandis que Société Générale s'est fixé un objectif de 4.000 CDI, après 5.500 l'an dernier. De son côté, CASA (LCL et les caisses régionales) table sur 4.000 nouveaux collaborateurs en CDI en banque de détail, contre 6.500 recrutements en 2008, dans tous les métiers. Le Groupe Caisse d'Epargne envisage quant à lui d'attirer 2.500 personnes en CDI, soit autant que l'année passée. Les banques de réseaux évoluent toujours dans un univers très concurrentiel qui les pousse à renforcer leurs forces de vente et à se doter de compétences plus fines. « Les banques devront certes recruter en quantité mais également en qualité en s'attachant les services de collaborateurs à fort potentiel commercial ou technique, analysent les experts de Michael Page Banque dans une étude récente sur les rémunérations 2008-2009. Les métiers de la force de vente dépassent la moitié des effectifs totaux de la banque de détail en France. (...) Cette tendance est lourde et l'on peut imaginer aisément que les métiers de la banque de demain seront majoritairement tournés vers les clients au détriment des postes dits de back-office sans cesse externalisés ou mutualisés ».

Gérer les départs à la retraite

A cela s'ajoute la problématique des retraites, avec une pyramide des âges vieillissante (voir le graphique). « Même avec la crise, les groupes bancaires manifestent un besoin permanent de recruter des commerciaux pour leurs réseaux, commente Anne-Sophie Luçon, manager exécutif chez Michael Page International. De grands départs à la retraite sont à gérer jusqu'à 2015 et certaines fonctions techniques continuent à être très sollicitées par les banques, comme la gestion des risques et le contrôle des activités bancaires. » En effet, la banque de détail ne propose pas seulement des postes de conseillers en agences pour des particuliers, comme tient à le rappeler Nathalie Rauhoff, responsable du recrutement groupe chez CASA : « Même si nos besoins dans la banque de détail concernent majoritairement des profils bac+2, nous cherchons également des profils plus élevés. En effet, la clientèle des professionnels, des entreprises et la gestion privée exigent des profils pointus de niveau bac+4 ou +5. Les produits commercialisés deviennent de plus en plus complexes et les clients sont plus aguerris. » Même les « quants » (analystes quantitatifs, que l'on retrouve dans les front-offices) peuvent chercher à se recycler dans la banque de détail ! « Pour nos fonctions liées à l'analyse des risques, nous cherchons également des ‘quants', avec de fortes compétences en mathématiques financières pour travailler sur les modélisations mathématiques et l'évaluation des risques », déclare la responsable de CASA.

Et peut-être même que dans un avenir pas si éloigné, les professionnels des activités de banque de détail et de BFI se rejoindront. En effet, selon certains experts, les établissements souhaiteraient à l'avenir faire émerger davantage de synergies entre la BFI et leurs autres métiers. « Les banques veulent aujourd'hui remettre les ‘techniciens' de la banque d'investissement au service de l'ensemble des métiers connexes (gestion d'actifs, banque privée...) afin d'exporter plus qu'à l'origine le savoir de la BFI, affirme ainsi Pierre Reboul, partner chez Roland Berger. Par exemple, dans les activités de crédit à la consommation, arrive une vague de risques pour laquelle les commerciaux et les acteurs de la fonction ‘risques' vont devoir travailler la main dans la main pour imaginer ensemble des solutions innovantes de restructuration de crédit. » De quoi peut-être redonner un peu d'espoir aux professionnels des BFI...

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