En dépit de la crise, Paris reste incontournable pour les banques étrangères. Jusqu'à présent assez discret, l'espagnol Santander entend bien concurrencer ses pairs. « Notre part de marché en France n'est pas à la hauteur de la position de notre groupe qui est aujourd'hui la plus importante capitalisation boursière du secteur bancaire dans la zone euro, l'une des trois ou quatre banques les plus profitables au monde, mais aussi l'une des plus tournées vers les marchés émergents », explique Stéphane Boujnah, depuis quelques semaines à la tête des activités de banque d'investissement et de marché en France et au Benelux. Venu de Deutsche Bank, il a pour mission de faire de Santander l'un des acteurs du marché primaire actions (introductions en Bourse et augmentations de capital) et des fusions-acquisitions (M&A) pour « offrir l'ensemble des solutions de la banque de financement, d'affaires et de marchés ». Deux nouveaux managing directors (lire aussi page 43) viennent renforcer le noyau de banquiers d'affaires, alors que les équipes d'origination de produits de dette couvrant les clients français, encore basées à Madrid et Londres, « ont vocation à rejoindre progressivement à Paris les professionnels du crédit, des financements structurés, des risques, de banque transactionnelle et de banque d'affaires qui y travaillent déjà », poursuit Stéphane Boujnah. Il manquera encore des vendeurs de produits actions et fixed income (taux et change) pour que la palette soit complète.
Forte concurrence
Les projets de l'espagnol font écho à ceux de Barclays Capital (BarCap) dans le M&A et les marchés actions. Son entité française décline la stratégie adoptée depuis le rachat de la partie américaine de Lehman Brothers (L'Agefi Hebdo du 11 février). « Dans une première étape, nous espérons nous situer rapidement entre la cinquième et la septième place du marché français du conseil, indique Jean-Jacques de Balasy, responsable de la division de banque d'investissement pour la France, la Belgique et le Luxembourg. Certaines équipes de M&A forment une pyramide inversée avec de nombreux seniors et peu d'opérationnels. Nous avons fait le choix contraire, avec un 'managing director' épaulé par onze opérationnels, dont l'expérience peut atteindre sept ans. » L'équipe de Philippe Deneux, un ex-Credit Suisse, cohabite avec celle du coverage (couverture des clients) qui comptera encore davantage de seniors avec l'arrivée prochaine de trois managing directors en charge de la couverture pays, des institutions financières et du marché primaire actions. Sur cette classe d'actifs, le trading a débuté en novembre à Londres. « Nous visons dans les actions une place de premier rang, égale à celle que nous occupons dans le 'fixed income' », précise Yann Graff, responsable de la salle de marché parisienne.
Ces ambitions se heurtent à une rude concurrence, du fait du poids des banques locales et des boutiques spécialisées comme Rothschild et Lazard. Pourtant, hormis certains établissements régionaux allemands, rares sont ceux qui ont déserté le marché français, incontournable dans la zone euro. La plupart aspirent même au premier rang. « Je souhaite que nous devenions la première banque internationale à Paris, déclare René Proglio, président de Morgan Stanley en France. Aujourd'hui, la collaboration entre nos équipes de banque d'affaires et celles d'activités de marché est l'un de nos plus gros atouts à Paris, où nous nous distinguons également par le développement de notre plate-forme de 'trading', ce dont toutes les banques ne bénéficient pas ou plus aujourd'hui. » La plupart des acteurs s'accordent à placer JPMorgan, qui a bien résisté à la crise, sur la première marche du podium des banques étrangères via ses activités de conseil. Pour Isabelle Seillier, sa présidente en France, le rachat de Bear Stearns n'a guère eu d'impact dans l'Hexagone, où le dispositif de cette banque de financement et d'investissement (BFI) était réduit. « L'arrivée d'un 'managing director' basé à Paris dans l'activité de 'private client advisory' est, avec le développement de notre activité 'corporate banking' (solutions de financement pour les entreprises comme le cash management, NDLR) la principale évolution de notre dispositif, souligne-t-elle. Cela va nous permettre de redéployer cette coentreprise entre la banque privée et la banque d'affaires pour conseiller davantage d'entreprises familiales de taille intermédiaire. » Credit Suisse met aussi en avant sa stabilité. « Nous bénéficions d'une franchise de qualité grâce à la continuité de la stratégie globale du groupe depuis 2006 et à notre recentrage sur les activités les moins risquées en BFI, confie Pierre Fleuriot, président de l'entité française. Cette dernière tire aussi profit de la stabilité de son état-major et de la solidité des fonds propres du groupe, qui permettent de mobiliser le bilan de la banque pour des opérations de fusions-acquisitions. »
Fusions en chaîne
Son ancienne maison, ABN Amro, avait fait les frais de la consolidation du secteur. L'acquisition d'une partie de ce groupe néerlandais a aussi précipité la chute de Royal Bank of Scotland (RBS), quasi nationalisé, mais son directeur général en France s'estime gagnant : « Nous pouvons désormais offrir la totalité des produits d'une BFI, alors que nous étions auparavant une maison de dette et de 'fixed income'. Nous ne disposions pas jusqu'à 2008 d'une expertise dans les actions, les fusions-acquisitions et le 'cash management' », explique Philippe Wahl, qui avait d'abord dû laisser la direction des entités fusionnées à Pierre Fleuriot, lors des prémices du jeu de chaises musicales entre banques étrangères (L'Agefi Hebdo du 18 février). La fusion s'est soldée par une fonte des effectifs de 430 à 280 personnes, mais « le plan de restructuration négocié avec Bruxelles n'impose pas de limitation à notre activité de BFI, poursuit Philippe Wahl. Nous continuons à financer la croissance de nos grands clients français, par la mobilisation de notre bilan, notre accès aux marchés obligataires et en y ajoutant désormais notre capacité de conseil et de distribution sur les opérations de capital ». Dans le marché primaire actions, « nous avons mené l'une des rares introductions en Bourse réalisées ce semestre, celle de Medica, pointe-t-il, ainsi que l'augmentation de capital de Technicolor » aux côtés d'autres banques. Absent du marché du M&A l'an dernier, RBS entend faire ses preuves mais ne confirme pas le recrutement d'un nouveau responsable pour cette activité, évoqué sur la place.
Chez Bank of America, « l'acquisition de Merrill Lynch a été une très bonne nouvelle puisque cette maison avait une plus grande et plus ancienne présence en France que nous, déclare Pierre Colin, patron de l'entité française. Elle nous a aussi apporté le métier d'émission d'actions que Bank of America ne pratiquait pas en Europe. A l'inverse, nous disposions d'une capacité de financement bancaire ». Les incertitudes entourant les ambitions en BFI du géant américain de la banque de détail sont pourtant l'une des causes du départ chez Deutsche Bank de Marc Pandraud, ancien président de Merrill Lynch en France, et de trois de ses collaborateurs. Chez le japonais Nomura, le rachat des activités européennes de Lehman Brothers a permis d'étoffer considérablement le petit bureau parisien, qui ne semble pas touché pour le moment par l'hémorragie attendue à l'issue des bonus garantis des ex-Lehman. « Nous avons retrouvé notre assiette de clientèle, mais pas encore nos positions antérieures », indique Christophe Baudry, responsable des ventes actions, issu de la banque américaine. « Nous occupons déjà une place satisfaisante dans les fusions-acquisitions, et espérons gagner encore du terrain dans les émissions d'actions grâce à la qualité de notre recherche, qui combine les expertises de Nomura et de Lehman Brothers », explique de son côté Jérôme Calvet, coprésident de Nomura en France, à la tête d'une trentaine de banquiers.
UBS se maintient
Difficile pour autant d'évaluer l'évolution du dispositif de chaque banque compte tenu de leurs fréquents allers-retours. Chez Morgan Stanley, « au plus fort de la crise, nous avons contenu la baisse de nos effectifs à moins d'une dizaine de personnes sur l'ensemble des équipes de Paris, précise René Proglio. Depuis, nous avons retrouvé une logique de recrutement positive, avec l'arrivée en banque d'affaires d'une dizaine de personnes. Du côté de nos activités de marché, nous redynamisons nos équipes, particulièrement en 'fixed income'. Nous cherchons à diversifier notre portefeuille de clients auparavant plus tourné vers les 'hedge funds' et avons en un an presque doublé la taille de nos équipes ». Credit Suisse revendique de son côté des effectifs passés de 240 à 300 personnes, tous métiers confondus. « Depuis douze mois, la banque a procédé à 71 recrutements en France, dont 38 depuis le début de l'année », détaille Pierre Fleuriot.
Citi a en revanche perdu l'an dernier les responsables de sa banque d'affaires partis pour Blackstone et a dû se séparer d'une trentaine de personnes. L'américain a aussi fusionné sa banque commerciale et sa banque d'investissement. « Nous sommes désormais présents auprès d'un nombre plus concentré de grands comptes (une soixantaine, NDLR) auprès desquels nous pratiquons des ventes croisées, par exemple entre le conseil et le 'cash management', pour mieux rentabiliser nos compétences globales », expose Eric Coutts, responsable en France et en Belgique de l'activité de BFI de Citi, dont les équipes d'origination sont centralisées à Londres.
UBS écarte toute réduction de voilure. « Contrairement à la banque privée, qui s'est adaptée à des conditions économiques de crise, et à la gestion d'actifs où nous avons sous-traité certaines activités après une acquisition (Groupe CCR, NDLR), la BFI n'a pas été soumise à des baisses d'effectifs pour conserver une masse critique, assure Philippe Tibi. Nous avons renforcé les effectifs de nos équipes de ventes de 20 % par rapport à 2009, pour moitié via des transferts de Londres. » La banque suisse ne donne pas de détails sur ces recrutements. En revanche, plusieurs départs sont avérés côté marchés, dont celui de Raphaëlle Vergnes, nouvelle responsable de la distribution de la recherche paneuropéenne de Nomura en France. Après plusieurs démissions de poids, la banque d'affaires d'UBS sera codirigée à la rentrée par Jérôme Peltier, venu de Deutsche Bank. Preuve qu'elle ne renonce pas, comme les autres, à ses ambitions.