Retour au calme après la tempête. Un an après l'annonce de sa fermeture, le célèbre master 203 de l'Université Paris-Dauphine reprendra du service à la rentrée 2010 dans une nouvelle version qui incitera les diplômés à postuler vers d'autres horizons que les métiers du trading. Tout un symbole. Après une période mouvementée pour les promotions 2008 et 2009, avec des étudiants inquiets de l'impact de la crise sur l'emploi dans les banques, les masters en finance font de nouveau le plein de candidats. Ainsi, ils devraient être 200 cette année à postuler pour les 45 places du mastère spécialisé finance internationale d'HEC*, contre 185 en 2009. Du côté de Skema Business School, les inscriptions au mastère spécialisé en finance de marché, innovations et technologies ont aussi repris. Pour doper ce cursus, l'établissement propose aux 25 Français qui le démarreront en janvier 2011 de partir sur son nouveau campus américain : de quoi enrayer la baisse de 20 % enregistrée l'an passé, lorsque la promotion était à Sofia-Antipolis.
Pour le master 2 professionnel techniques financières et bancaires de l'université Paris II Panthéon-Assas, le constat est plus surprenant. « Paradoxalement, la crise a eu chez nous un impact positif puisque nous avons eu l'année dernière un afflux un peu plus substantiel de candidats », note Gérard Bekerman, le directeur de la formation qui s'apprête à recevoir 600 dossiers pour 30 places.
Les candidats qui viennent de remettre leurs dossiers (entre avril et fin mai) pour la session de septembre 2010 n'ont pas des parcours différents de ceux d'avant-crise. A HEC, les scientifiques (ingénieurs, masters en mathématiques, docteurs en physique...) se taillent la part du lion puisqu'ils représentent toujours 90 % des promotions. A l'Essec, 70 % des postulants ont aussi ce profil. « Après le bac, je ne savais pas trop dans quelle direction je voulais aller, raconte Nicolas Renaud. Je suis donc entré en école d'ingénieur plus par sécurité que par vocation. Ce sont les stages en entreprise qui m'ont incité à me tourner vers la finance. N'ayant absolument aucune compétence dans ce domaine, je me suis orienté vers l'Essec pour y acquérir de solides connaissances en techniques financières et bénéficier du réseau d'experts et d'anciens diplômés de l'école. » Son diplôme d'ingénieur à l'Institut national des sciences appliquées (Insa) de Lyon obtenu en 2009, ce jeune homme de 24 ans a ainsi été retenu pour suivre le mastère spécialisé techniques financières. « Parmi les 30 % de candidats non scientifiques, nous en avons quelques-uns qui ont fait des études de gestion dans les écoles de commerce et les universités. Nous avons également quelques économistes et plus rarement des juristes », note Michel Baroni, responsable des mastères spécialisés en techniques financières ainsi qu'en finance et asset management de l'Essec.
Une ouverture à des profils atypiques
Pour Victor Boyer, 23 ans, le métier de trader a toujours été une vocation. Après son bac, il intègre une prépa HEC puis le programme grande école de Skema Business School. Pas forcément la voie royale dans la mesure où il faut plutôt être issu de Polytechnique ou de Centrale pour travailler en salle de marchés. Alors, pour combler son handicap, il muscle son CV. « En première année, j'ai fait un stage chez un broker en front-office. En deuxième année, je suis parti huit mois chez Société Générale à Tokyo où j'étais assistant trader en middle-office. Je suis ensuite allé en Belgique pour y effectuer mon année de césure chez ING à Bruxelles, toujours en tant qu'assistant trader. A la fin de ce stage, j'ai réussi à entrer directement dans le mastère spécialisé finance de marchés, innovations et technologies. »
Pour enrichir leurs promotions, les responsables de formation donnent leur chance à des candidats qui sortent du moule. « Dans les 10 % de non-ingénieurs que nous recrutons, nous avons des profils un peu plus atypiques, confirme Jacques Olivier, directeur du mastère spécialisé finance internationale d'HEC. Par exemple, l'année dernière, nous avions un étudiant d'HEC Montréal qui présentait des résultats exceptionnels. Nous avons parié sur le fait qu'il serait capable de rattraper par lui-même le retard accumulé en connaissances quantitatives. » Tarek Amyuni, responsable du mastère spécialisé finance de marché de Skema Business School, se réserve, lui, chaque année, un ou deux « jokers » avec des étudiants qu'il sélectionne en fonction de leur personnalité. « Il y a deux ans, se souvient-il, j'ai retenu la candidature d'un semi-professionnel de rugby de 28 ans qui était diplômé de l'Ecole Nationale d'Ingénieurs des Techniques des Industries Agricoles et Alimentaires de Nantes (Enitiaa). Son attitude m'avait plu lors de l'entretien et je ne me suis pas trompé car aujourd'hui, il travaille à Londres en tant que broker option Forex. » Parmi ces candidats atypiques, on retrouve des profils plus expérimentés qui sont appréciés pour leur capacité à faire progresser la maturité d'une promotion. A l'Essec, un quart des étudiants possèdent deux ou trois ans d'expérience professionnelle. Boris, 30 ans, entre dans cette catégorie. Actuellement service manager dans un grand groupe informatique, cet ingénieur qui s'apprête à postuler dans les mastères spécialisés d'HEC, de l'Essec et de l'ESCP Europe entend capitaliser sur son expérience en informatique et dans les télécoms. « Je n'ai pas envie de travailler dans le trading ou la structuration de produits financiers. Je pencherais plutôt pour un poste de chargé d'affaires en capital-investissement. Je sais que les recruteurs sont friands de profils comme le mien. Le fait de posséder une bonne connaissance sectorielle et un solide bagage financier est un atout pour évaluer efficacement les projets d'investissement. »
Malgré cette ouverture, il y a peu d'élus. Le processus de sélection pour accéder à ces cursus est drastique. Pour commencer, le dossier de candidature doit généralement comprendre un CV, une lettre de motivation, des recommandations, une description des stages suivis, le détail des notes obtenues... Les candidats doivent également communiquer leurs scores aux tests d'aptitude à la gestion comme le GMAT ou le Tage Mage, ainsi qu'au Toefl ou au Toeic qui permettent d'évaluer leur niveau en anglais. Le dossier fait toujours office de premier juge de paix. A l'Essec, seulement un candidat sur deux passe l'oral. A Skema Business School, l'écrémage est encore plus impitoyable puisque sur les 300 candidats au mastère en finance de marché, 80 seulement sont convoqués physiquement. « A ce stade, on va surtout chercher à comprendre le projet du candidat et à s'assurer que notre formation correspond bien à ce qu'il veut faire », explique Michel Baroni de l'Essec. L'oral constitue la clé de voûte du recrutement. « C'est là que se prend la décision, et plus rarement sur le dossier, confie Tarek Amyuni. Vous pouvez avoir un excellent dossier, mais il se peut qu'à l'entretien, la personnalité du candidat passe mal. » A Assas, une fois sur deux, l'échange se déroule en anglais, « surtout lorsque le candidat nous précise dans son CV qu'il maîtrise parfaitement la langue de Shakespeare », s'amuse Gérard Bekerman.
Conscience des risques
Au final, la décision s'opère sur un savoureux cocktail qui mélange parcours, motivation, personnalité... « Nous recherchons des personnes équilibrées et matures. Nos diplômés seront amenés à manier beaucoup d'argent. Ils doivent donc avoir conscience des risques », rappelle Michel Baroni. Des risques que les étudiants commencent à toucher du doigt avec le coût de leur formation. Avec un ticket d'entrée aux alentours de 19.000 euros à HEC et à l'Essec, mieux vaut en effet être au clair sur ses motivations, même si à l'arrivée, l'investissement se révèle presque toujours payant. « Pour les recruteurs, les masters en finance sont des diplômes qui comptent, surtout lorsqu'ils émanent d'une école prestigieuse, confirme Charles Lai, associé du cabinet de recrutement Leaders Trust International. Ce n'est donc pas un hasard si, dans le secteur de la banque et de la finance, on voit passer dans nos cabinets de plus en plus de candidats qui ont ces diplômes et quatre ou cinq ans d'expérience. Les masters en finance constituent aujourd'hui un précieux sésame pour travailler dans la banque de financement et d'investissement », conclut Charles Lai. Ce qui devrait continuer à soutenir l'afflux de candidats à ces programmes chaque année.