BANQUES Encore trop d'inconnues

L’état de santé du secteur en Europe reste soumis à des facteurs négatifs qui le dépassent.

Par Sylvie Guyony le 02/09/2010 pour L'AGEFI Hebdo

 
 

Le pire n'est jamais sûr. On peut donc estimer que les banques européennes ne vont pas connaître de prochain accident majeur, toutes les précautions ayant été prises, ou... céder au pessimisme. Les investisseurs ne se sont pas fait une religion. « Globalement, les banques européennes sont plutôt en bonne santé, après le sauvetage d'un certain nombre d'entre elles par les Etats. Les ‘stress tests' (tests de résistance, NDLR) le démontrent, avance Jose Luis Garcia, associé responsable de l'activité FSI (industrie des services financiers) chez Deloitte France. Ce qui ne veut pas dire qu'elles sont sorties des zones de turbulences. Trop d'incertitudes qui les dépassent perdurent. »

Destinés à rassurer les marchés, ces tests de solvabilité appliqués à 91 établissements représentant les deux tiers des actifs du secteur en Europe semblent avoir répondu à leur objectif. Le système européen n'est pas en danger. C'est ce que montre le niveau de solvabilité auquel parviendraient les banques dans des conditions économiques et financières adverses. Au pire, sept petites devraient être recapitalisées. Les françaises, elles, s'en sortiraient bien. « L'application du scénario stressé à fin 2011 ne leur ferait perdre qu'entre 0,5 et 0,7 point de pourcentage de ratio ‘Tier one' par rapport à leur niveau du 31 décembre 2009, a précisé Christian Noyer, président de l'Autorité de contrôle prudentiel, le 23 juillet. Cela conduit à un ratio ‘Tier one' agrégé sur les quatre établissements de 9,3 %. » Les indices CDS (credit default swaps) des banques, thermomètre du risque encouru par un détenteur de dette financière, se sont détendus avec « un spectaculaire resserrement des ‘spreads' (écarts de taux, NDLR) », souligne Chantana Sam, stratégiste d'Axa IM (L'Agefi Hebdo du 26 août). Le volume de rachats de titres par la Banque centrale européenne (BCE) a reflué. Et plusieurs établissements ont placé des obligations à 3 ou 5 ans. BBVA a ainsi réalisé la première émission « classique » d'une espagnole depuis avril. Plutôt bon signe. Fitch Ratings relève en outre que les principales banques suisses, qui ont subi leurs propres tests, ne suscitent pas d'inquiétudes quant à leur solvabilité à venir.

Le ménage a été fait

Autre bonne nouvelle, les résultats à mi-année sont pour la plupart meilleurs qu'attendu. Parmi les champions, HSBC affiche un résultat net semestriel qui a plus que doublé, tandis que celui de BNP Paribas augmente de plus de 38 %, ce qui lui permet de talonner Santander. Même les groupes les plus secoués par la crise tels que les britanniques Lloyds Banking Group et Royal Bank of Scotland, le suisse UBS ou ING et Dexia au Benelux sont revenus dans le vert. En ce qui concerne plus spécifiquement la banque de financement et d'investissement (BFI), « la volatilité des marchés actions du deuxième trimestre 2010 a été supérieure à celle du quatrième trimestre 2008, mais les banques ont beaucoup mieux résisté parce que leurs positions ont été très significativement réduites », relève Pascal Colin, associé « banques » chez Deloitte en France. Pour expliquer la performance de son groupe, le directeur financier de HSBC, Douglas Flint, évoque l'amélioration de la situation des entreprises et celle de la banque de détail. BNP Paribas met aussi en valeur son réseau en France (+4,5 % de PNB) alors que son PNB global est stable.

Au bout du compte, « les résultats sont de bonne facture, avec deux tendances : des activités de marché qui ont souffert de la volatilité liée à la crise grecque et le fort recul du coût du risque, résume Christophe Nijdam, analyste chez Alphavalue. Ce dernier n'étant pas garanti pour l'avenir, « nous conservons une perspective à dominante négative sur la qualité du crédit des banques européennes », écrit Standard & Poor's (S&P). Même le mutualiste néerlandais Rabobank, faiblement touché par la crise, a dégagé un bénéfice net semestriel en hausse de 26 % (1,66 milliard d'euros), mais en grande partie grâce à la baisse de ses provisions pour créances douteuses, tandis que son PNB n'a crû que de 1 % (6,47 milliards). L'analyste d'Axa IM préfère voir le verre à moitié plein : « Si la tendance d'une baisse des provisions sur les prêts douteux se confirme dans les trimestres à venir, l'effet sur les futurs profits pourrait être très positif. »

Toutefois, le tableau n'est pas parfait. ABN Amro, l'un des plus coûteux sauvetages au monde (26 milliards d'argent public), a publié une perte nette de 968 millions pour le premier semestre, tandis qu'Allied Irish Banks (AIB), parmi les médiocres résultats irlandais, affiche -1,73 milliard. L'allemande LBBW enregistre quant à elle une perte de 290 millions d'euros au deuxième trimestre, pâtissant de la crise souveraine, alors qu'elle était sortie du rouge au premier. Par ailleurs, le gouvernement grec a nommé Lazard, HSBC et Deutsche Bank pour le conseiller sur la restructuration de son système bancaire. « Les informations publiées auront un effet positif pour les investisseurs, dans la mesure où cela facilitera la différenciation (entre établissements, NDLR) », espère Moody's.

Des doutes sur l'économie

Toutefois, les cours de Bourse l'illustrent, des facteurs d'inquiétude persistent : l'un porte sur la dette des Etats. Or, plusieurs banques, dont les allemandes Deutsche Bank ou Postbank, n'ont pas détaillé leur risque. Plus généralement, l'économie peut encore réserver de mauvaises surprises. Les acteurs eux-mêmes sont dans l'expectative. Frédéric Oudéa, PDG de Société Générale, se refuse à revoir à la hausse ses objectifs annuels malgré une bonne performance à fin juin. Dans les pays les plus affectés par le chômage, l'espagnol Santander ou l'italien UniCredit se montrent tout aussi prudents. Quant à Douglas Flint, il estime que « les éléments favorables à une réduction des créances douteuses continuent d'agir », avant de glisser : « Evidemment, si nous avons une reprise en ‘W', les choses seront différentes. » Les derniers éléments sur l'immobilier américain ou la dégradation par S&P d'un cran, à AA- avec une perspective négative, de la note long terme de la République d'Irlande à cause de son soutien au secteur financier ne sont pas bon signe.

De plus, « il faut s'interroger sur l'impact des restrictions budgétaires des Etats sur l'économie réelle, explique Christophe Nijdam. Même les banques qui ont fait un bon premier semestre pourraient avoir plus de difficultés au second. Une croissance en ‘double dip' (en W, NDLR) aura évidemment un impact sur le PNB bancaire et le coût du risque ». Et d'ajouter : « Le marché regarde devant. Les questions qu'il se pose sont de deux ordres : réglementaire et macroéconomique. Le lobby bancaire s'est mobilisé comme un seul homme sur le premier point, agitant le chiffon rouge d'un impact de Bâle III sur le produit intérieur brut de cinq à dix fois supérieur à celui qui ressort des solides travaux du Comité de Bâle et du Conseil de stabilité financière. Le même lobby est resté étonnamment silencieux sur les conséquences probablement plus risquées des politiques budgétaires restrictives des Etats sur la croissance à court terme encore fragilisée. »

Le lobbying a fonctionné. Le Comité de Bâle a assoupli ses exigences. Une bonne nouvelle ? Les contours de Bâle III, destiné à réduire les risques pris, seront connus à la fin de l'année, mais les banques détiennent déjà généralement plus de fonds propres que le seuil minimal requis (2 % aujourd'hui), y compris si le Core Tier one est fixé entre 4 % et 6 %. Ce qui lève les craintes d'émissions massives que n'auraient peut-être pas pu absorber les marchés. En outre, « ce ratio de solvabilité n'a pas fonctionné dans le cadre de la crise, juge Christophe Nijdam. Par ailleurs, les projets concernant les ratios de liquidités et de financement stable ainsi que le ratio de levier ont été énucléés. Ils ont été assouplis et leur application reportée de fin 2012 à 2017-2018. Ils traitaient pourtant de façon complète le problème de la liquidité élargie. Il y a déjà eu deux crises de liquidité en moins de deux ans : Lehman en septembre 2008, puis la crise grecque en mai 2010. D'ici à 2018, d'autres situations peuvent se présenter. »

Les banques européennes sont sur le fil du rasoir. Plus particulièrement les dix-sept (dont l'allemande Postbank, l'irlandaise AIB ou l'italienne Monte dei Paschi di Siena) qui, sans être « recalées » aux tests de solvabilité, se situent dans une zone jugée dangereuse, avec un ratio juste au-dessus des 6 % exigés. Par ailleurs, 38 banques dépendent encore de l'aide publique. « Le soutien des Etats est surtout maintenu pour contrer la défiance à l'égard du secteur bancaire davantage que pour des questions de solvabilité des banques », modère Jose Luis Garcia. Commerzbank, numéro deux allemand, prévoirait de lever au moins 5 milliards d'euros à l'automne, selon le Handelsblatt, pour racheter les 25 % de son capital que détient l'Etat. La donne n'est pas la même pour tous.

Pas de grandes manœuvres

Reste à estimer les revenus à venir autres qu'en BFI, une activité dont on ne s'attend pas à ce qu'elle soit motrice. Les poids lourds de la banque de détail ont un atout. « En regardant dans le rétroviseur : 2008, c'est la crise financière, 2009, la crise de l'économie réelle, 2010, la réforme réglementaire avortée, dit Christophe Nijdam. En 2011, c'est la question de la hausse des taux d'intérêt qui va se poser aux banques et mettre sous tension leurs marges nettes d'intérêt. Celles qui devraient mieux tirer leur épingle du jeu sont les banques qui ont une banque de détail qui leur fournit des ressources adéquates en dépôts de clientèle. » Jose Luis Garcia porte de son côté un regard dubitatif sur l'évolution des revenus bancaires : « On assiste à une baisse des activités de marché, avec moins d'opérations. En revanche, la banque de détail se tient bien en France, notamment avec une baisse du coût du risque. Quant aux activités de services (gestion d'actifs, conservation...), elles subissent les effets de la conjoncture. Le flux de business se tasse. » Cela explique l'industrialisation croissante des métiers et la nécessité d'y atteindre une taille critique.

Faut-il s'attendre à une vague de fusions-acquisitions ? « Les banques essaieront de trouver de la rentabilité dans leurs métiers de services, avec des rapprochements et des recherches de synergies et d'économies d'échelle », assure Pascal Colin. Bien sûr, il faut distinguer les remembrements entre acteurs d'un même marché, tels qu'entre caisses d'épargne espagnoles ; les opérations transfrontalières dont le seul exemple de crise est l'acquisition de Fortis par BNP Paribas ; et les cessions d'actifs dictées par la Communauté européenne. « Il y aura des mouvements, mais sans euphorie », pronostique Jose Luis Garcia. Pour l'heure, même les cessions d'actifs modestes peinent à se réaliser. « Bruxelles poussant à la cession d'actifs bancaires, un déséquilibre apparaît entre l'offre et la demande : cela a un impact sur les prix mais surtout, les acquéreurs naturels restent sur la réserve, souligne Christophe Nijdam. Je ne crois pas à une vague d'acquisitions d'envergure en 2010 et 2011 en Europe. Les banques sont bridées par les incertitudes qui demeurent à propos de Bâle III et de l'évolution macroéconomique. » Cela n'empêche pas certaines d'entre elles de se renforcer hors d'Europe.

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