Ouverte sur fond de scandale qui touchait de plein fouet Société Générale, close sur une arnaque tout aussi assourdissante, signée Bernard Madoff, l'année 2008 se sera, entre les deux, distinguée par une série de défaillances bancaires achevant d'entraîner dans son sillon non seulement la confiance des investisseurs mais aussi une industrie de la gestion d'actifs déjà mise à mal par la crise de liquidités.
Sans grande surprise, le bilan 2008 est un aveu sans concession de la désaffection des souscripteurs particuliers comme institutionnels vis-à-vis de quasiment l'ensemble des classes d'actifs. Selon EuroPerformance-Six Telekurs, les encours des fonds de droit français poursuivent leur descente aux enfers et passent, toutes classes d'actifs confondues, de 921,83 milliards d'euros fin 2007 à 758,36 milliards en décembre 2008, soit un décrochage de 17,7 %. L'effet de marché a grandement contribué à cette baisse, les actions, par exemple, ayant concédé des reculs d'environ 40 %, mais les désinvestissements en masse ont amplifié cette érosion. Seule une classe d'actifs s'en sort indemne : les fonds de trésorerie régulière dont l'encours augmente de 15,3 % en un an. Pour le reste, les produits obligataires (-9,2 %), investis en actions (-43,2 %), fonds diversifiés (-40,1 %) et bien entendu les fonds alternatifs (-49 % à fin novembre), à l'inverse, décrochent.
La sécurité avant tout
Dans un contexte quasi sinistré, les gros collecteurs sur les fonds de droit français sont dans l'ordre Lyxor Asset Management, à la faveur de son expertise sur les ETF (exchange traded funds) investis tant en actions qu'en obligations, mais également BNP Paribas Investment Partners (IP) suivi par La Banque Postale Asset Management, portés l'un et l'autre par des collectes records sur les fonds monétaires. A côté de ces poids lourds, les boutiques ont eu bien du mal à se faire une place au soleil, souvent spécialisées dans des gestions actions typées. Néanmoins, avec une collecte nette de 3,1 milliards sur 2008, amassée sur l'ensemble des huit pays d'Europe continentale dans lesquels Carmignac Gestion distribue sa gamme d'OPCVM, cette boutique tient la dragée haute aux gros acteurs. Carmignac Investissement, un fonds actions internationales, et Carmignac Patrimoine, un produit de gestion diversifiée, recueillent la majorité des souscriptions. « Dans un contexte où beaucoup de grandes maisons cèdent leurs activités de gestion d'actifs, nous avons, en 2008, augmenté nos ressources en intégrant cinq personnes dont trois gérants », souligne Eric Le Coze, porte-parole de la société de gestion. Carmignac Gestion entend pour 2009 modifier quelques produits de sa gamme en apportant des moteurs de performance différenciants, toujours sans effet de levier, mais ne prévoit pas de mettre en avant son offre monétaire. Il faut dire que d'autres intervenants du marché ont capté l'essentiel des flux.
A la deuxième place du classement, BNP Paribas IP se hisse parmi les plus importants collecteurs de l'année grâce à une souscription nette en fonds monétaires réguliers ouverts de droit français de plus de 10 milliards d'euros. Evénement heureux, puisque l'établissement affiche des décollectes sur l'ensemble des autres catégories, à l'exception des fonds alternatifs. « L'année 2008 doit être appréhendée sous deux périodes, précise François Hullo, directeur commercial grande clientèle France. Le premier semestre a vu des souscriptions d'investisseurs, certes échaudés par la crise de liquidités, mais qui néanmoins poursuivaient la diversification de leurs portefeuilles sur différentes classes d'actifs au rang desquelles la gestion alternative, les produits de rendement absolu ainsi que certains produits 'commodities'. Mais dès septembre, à compter de la faillite de Lehman Brothers, les attitudes ont changé du tout au tout, avec un franc retour vers les fonds monétaires investis en émissions d'Etat. » Un placement de trésorerie, extrêmement sécurisé qui a été notamment recherché par les multigérants traditionnels, les gérants de fonds de fonds alternatifs acculés aux remboursements massifs de leurs propres investisseurs, mais également des banques privées désormais méfiantes face à des certificats de dépôt, certes très rémunérateurs, mais présentant un risque de défaut. Résultat, entre juin et septembre 2008, les encours du fonds BNP Paribas Moné Etat sont passés de 1,4 milliard d'euros à 5,2 milliards, pour bondir en décembre à 9 milliards. « La gestion de fonds monétaires n'a désormais plus de commune mesure avec ce qu'elle était il y a encore quelques mois, analyse Mario Petrachi, directeur commercial Institutions financières au sein de BNP Paribas IP. Cette classe d'actifs nécessite désormais le même niveau d'informations que toutes les autres catégories d'actifs. »
Chez Natixis Asset Management, seul le monétaire affiche également un bilan largement positif, « rare catégorie d'investissement à ne pas avoir été structurellement remise en cause par la crise, même si elle a dû jouer des coudes face au Livret A rémunéré dès le 1eraoût 2008 à 4 % net, indique Philippe Zaouati, directeur du développement. Par ailleurs, il est évident que les investisseurs ont été grandement sensibilisés à la qualité de la signature des établissements ». Une inclination qui explique l'arrivée à la troisième position de La Banque Postale Asset Management (LBPAM), portée par une image d'établissement quasi étatique. Le gérant d'actifs s'était mis en ordre de bataille en constituant en février dernier une équipe de vente directe auprès des grands institutionnels et des entreprises. Une organisation porteuse puisque LBPAM Trésorerie, investi sur des titres de créances négociables à moins de trois mois, comptabilisait à fin décembre 11 milliards d'euros d'encours, « soit une collecte globale de 8,2 milliards d'euros dont 7,3 milliards réalisés par les institutionnels », précise Clothilde Daignes, directeur des ventes. Mais le champion toutes catégories est sans conteste Lyxor AM. Avec 12,4 milliards d'euros collectés sur l'année, la filiale de Société Générale décroche la première place à la fois sur les produits obligations et actions. Malgré un marché négatif, les ETF actions ont collecté grâce, entre autres, à une réallocation de portefeuilles actions vers des produits indiciels.
La gestion alternative fauchée
Aux antipodes de la popularité des fonds sécurisés, les fonds alternatifs affichent la plus grande désaffection du marché. Selon les données de l'AMF, et les calculs de l'AFG (Association française de la gestion financière), les actifs des fonds de fonds alternatifs de droit français reculent d'environ 40 %, passant en un an de 37,8 milliards d'euros à 22 milliards. Les mauvaises nouvelles ont plu sur cette classe d'actifs, confrontée à une crise de liquidité sans précédent, des performances très décevantes... et en bout de chaîne, des souscripteurs affolés, désireux de retirer ad minutem leur argent. « La baisse des encours de cette classe d'actifs de 15 milliards d'euros provient de l'effet conjugué d'un décrochage des marchés, de l'ordre de 3,5 milliards, et d'un désinvestissement de 11,5 milliards », précise Carlos Pardo, économiste à l'AFG. Un phénomène qui touche inversement les fonds actions. « Sur les 143 milliards de baisse des actifs, l'effet de marché a été prépondérant, de l'ordre de 134 milliards, contre 10 milliards de sorties nettes, poursuit-il. En termes relatifs, ces sorties nettes, qui représentent 3,5 % de l'actif net moyen des OPCVM actions, sont restés modérées. Cela signifie probablement que beaucoup d'investisseurs ont préféré rester investis pour ne pas matérialiser leurs moins-values. »
Secoué par des retraits massifs, le marché de la gestion alternative a amorcé une profonde restructuration. « Nous serons moins nombreux à exploiter les inefficiences de marché et donc à partager l'alpha », constate avec optimisme Christophe Baurand, responsable de la vente alternative chez Lyxor AM. Même si la plate-forme Lyxor, qui propose des fonds alternatifs dont la gestion sous mandat est confiée à des gérants tiers, affiche une décollecte, « c'est un outil qui assure aux multigérants qui y sélectionnent leurs sous-jacents une pleine transparence, une totale liquidité et un contrôle des risques irréprochable, détaille Christophe Baurand. Une vraie nécessité en ces temps de crise. » Le responsable des ventes pressent par ailleurs que l'autre mutation de ce marché passera par la séparation plus franche entre des produits très ouverts, liquides et transparents, et d'autres, fermés et investis dans des actifs très illiquides, sur le mode du private equity. C'est d'ailleurs l'une des pistes de réflexion que mène Diane Terver-Agazzotti, directeur du développement du multigérant Natexis Multimanagers. « Il s'agirait d'un fonds 'club' réservé à quelques institutionnels qui autoriserait nos gérants, grâce à des 'lock-up' par exemple, à se positionner sur certaines stratégies moins liquides et éviterait que certains porteurs, en sortant prématurément, pénalisent les investisseurs restants », indique-t-elle. En somme, un retour aux fondamentaux d'une gestion initialement destinée aux investisseurs aguerris et qui, notamment en France, a été dévoyée pour être commercialisée au plus grand nombre. « Il est évident qu'une frange des souscripteurs ne reviendra pas à la multigestion alternative, vendue comme un investissement liquide, anticipe Philippe Zaouati. La question est de savoir comment ce marché pourrait reprendre, alors qu'il subit encore des sorties massives, même si elles sont partiellement masquées par la mise en place de 'gates' (seuils de rachat, NDLR) qui font office de goulot d'étranglement » (lire page 30).
Reste aux maisons de gestion à se montrer ingénieuses : « Alors que l'an dernier, les produits les moins risqués étaient les plus rémunérateurs, nous allons retrouver une hiérarchie de la rémunération du risque », anticipe Philippe Zaouti. Malgré tout, pas question selon les gérants d'un retour en grâce des actions. Produits d'obligations crédit, ETF, gestion flexible, fonds garantis... devraient être commercialement poussés. Il en va du maintien de leurs marges.