Table ronde

" La tendance est à un nouvel équilibre fixe-variable "

Quatre chasseurs de têtes échangent sur les recrutements et les politiques de rémunération dans les banques de financement et d’investissement.

Par le 11/06/2009 pour L'AGEFI Hebdo

 
 

Propos recueillis par Soraya Haquani
 

L'Agefi Hebdo : Comment se portent les recrutements dans la finance ?
Sophie Wigniolle, directrice générale d'Eric Salmon & Partners - Le redémarrage n'est pas vraiment là. Les missions ne pleuvent pas. Dans la finance, on n'est pas encore sortis de la crise. S'il y a quelques signes à Londres, on ne les voit pas pour l'instant arriver à Paris. Au cas par cas, quelques banques veulent se renforcer comme Société Générale qui va investir dans un certain nombre de métiers. Aujourd'hui, on parle plutôt de redéploiement de plusieurs cadres vers d'autres métiers plus porteurs et moins sinistrés. On ne voit pas réellement de mouvement de relance et de développement. On peut trouver sur quelques marchés ponctuels le besoin de compléter les équipes et de renforcer l'expertise. Mais il n'y a pas de grande dynamique.
Denis Marcadet, président de Vendôme Associés - Le début d'année a été difficile, sans commune mesure avec celui de 2008. Peu ou pas de postes ouverts les deux premiers mois, attentisme - la réflexion prime - mais également opportunisme, avec une priorité accordée à la mobilité interne. Préalablement, fin 2008, on notait une boulimie de contacts, tout le monde rencontrait tout le monde, vu le nombre de personnes disponibles, sans suite. Début 2009, ce fut différent : une pause en quelque sorte, une période propice à la construction, et ce d'autant que certains marchés se comportaient bien. A compter de mars, on a pu noter une reprise, certes modeste, des entrées en relation, notamment pour le compte des banques françaises, avec un constat général : il y a toujours une place pour un candidat de valeur. Aujourd'hui, le bon début d'année sur certaines lignes métiers, comme ceux de DCM..., conjugué à la poursuite du renforcement de fonctions de risques contrôle, crée un appel d'air. En revanche, côté financement, le marché de l'emploi est inexistant ; le gel des liquidités a conduit à l'arrêt des financements longs structurés de type projet ou actifs et les opérations à effet levier sont absentes. Le problème est pour les banques au réajustement des équipes dédiées. La profession fait face à un véritable problème de réallocation de ses effectifs de banque de financement et d'investissement (BFI). Les banquiers disposent en interne d'équipes de qualité, talentueuses, bien rémunérées mais très spécialisées et de ce fait pas toujours compatibles avec les besoins exprimés. Avant de commencer à investiguer en externe, on cherche systématiquement une solution interne, mais cela implique pour le hiérarchique qui recrute de faire des concessions. On n'ira sur le marché que pour chercher un profil qui apporte une forte valeur ajoutée, en termes de technicité, de maîtrise d'une clientèle, etc. Depuis quelques semaines, on est un peu plus optimistes.
Arnaud de Courson, associé chez Transearch - Des deux moteurs qui font notre métier, la croissance n'est pas au rendez-vous. En revanche, il y a des rotations, cela crée quelques opportunités, mais la période est ardue. Il y a des métiers qui recrutent, d'autres moins, mais on ne devrait pas connaître de reprise massive cette année. Il y aura des réflexions sur le passage de personnes d'un métier vers un autre. Nous assistons à des réaffectations en interne, notamment dans les départements de conseil en restructuration de dette. Mais je ne vois pas les moteurs de la croissance s'allumer. Ce n'est pas du pessimisme mais ce n'est en tous les cas pas de l'optimisme.
Eric Singer, associé fondateur de Singer & Hamilton - Je suis optimiste parce que tout change, tout bouge ! Il y a deux types d'acteurs. Les acteurs privés qui sont profitables sans aide publique et d'autres qui s'interrogent sur ce qu'ils vont devenir. On se rend bien compte qu'on ne peut pas dégager des ROE (return on equity, rentabilité des capitaux propres, NDLR) de 30% à 40%, voire 45% comme on le faisait dans la banque d'investissement, sans prendre de risques. Résultat, il va y avoir une réflexion très forte dans un grand nombre de banques pour savoir quoi faire de la BFI. Les dirigeants de ces banques sont en pleine réflexion, parfois hésitants.
Les juniors semblent être ceux qui souffrent le plus de la crise...
Sophie Wigniolle - Le gros problème des juniors, c'est qu'ils sont dans une courbe d'apprentissage exponentielle qui ne peut trouver sa réalité que s'il y a exécution de deals. Et comme il y en a beaucoup moins, il y a bien moins d'opportunités. Ils ont un arbitrage à faire : est-ce que je suis dans une bonne maison, est-ce que j'aurai un certain nombre de transactions à réaliser, auquel cas j'augmenterai ma valeur de marché, ou suis-je dans une bonne maison mais avec pas grand-chose à concrétiser car le marché a disparu, auquel cas il faudrait que je change de métier ? 
Eric Singer - Mais les étudiants en deuxième et troisième années qui ont déjà fait des stages représentent la génération gagnante qui va arriver sur le marché au bon moment.
Arnaud de Courson - Ce n'est toutefois pas la majorité. Il y aura toujours des générations de centraliens ou de HEC, mais aujourd'hui, ils sont attirés par d'autres métiers. Finalement, les plus touchés sont ceux qui n'ont pas encore connu une phase de décélération. Ceux qui sont entrés dans les métiers financiers en 2003 et 2004 sont un peu abasourdis, c'est leur première crise. Ils n'avaient connu que la hausse de leur activité avec une augmentation des volumes, des prix, des bonus... Maintenant, ils ont l'impression que tout s'arrête. Ceux qui avaient déjà pratiqué un cycle complet vivent cette période différemment et passent la vague plus facilement. Mais c'est à chaque fois la même chose et on se pose toujours la même question : et si c'était la fin ?
Denis Marcadet - Les débutants, notamment, sont effectivement très touchés. Ils ont pour beaucoup rêvé de métiers en finance, ont investi dans des spécialisations et se heurtent à un gel des embauches. Du corps enseignant aux employeurs potentiels, le message est le même, la situation est exceptionnelle, un côté jamais vu : "On ne peut rien faire pour vous, bonne chance". Même trouver un stage est difficile. Côté BFI ou asset management, on note que pour dix stagiaires engagés l'an passé, il y en a deux aujourd'hui, avec des rémunérations offertes revues souvent à la baisse. Quant aux jeunes en poste, c'est pour eux très compliqué, ils s'interrogent beaucoup sur leur avenir et notamment le bien-fondé de pérenniser le choix du secteur bancaire. Ils ont une courbe d'évolution salariale qui n'est en rien celle espérée, font face à un «non-marché» et se savent trop nombreux. En poste depuis trois ou quatre ans, ils sont frappés en plein vol, ce qui est très différent de la génération des trentenaires qui ont, eux, connu une phase d'apprentissage plus rapide, perçu des bonus significatifs et sont déjà considérés comme seniors, avec pour certains un portefeuille de clients à vendre. On enregistre vraiment une remise en cause des choix effectués et un désintérêt grandissant pour le secteur.

Les profils pointus, très techniques, qui ont fait la spécificité de la finance française sont-ils toujours recherchés ?

Eric Singer - Luc François, qui a dû quitter Société Générale après l'affaire Kerviel, et qui était le patron des marchés chez Société Générale après avoir été le patron du trading pendant vingt ans, vient d'être nommé patron mondial des dérivés actions chez Morgan Stanley. Cela prouve que les Français sont recherchés. Les Anglo-Saxons ne comprennent et ne maîtrisent pas ce que font les Français, c'est-à-dire cette capacité à industrialiser des produits structurés.
Sophie Wigniolle - On aura toujours besoin de cette expertise construite par des acteurs français. C'est un atout. Et ce n'est pas les difficultés de ces deux ou trois ans qui remettront cela en cause.
Arnaud de Courson - L'innovation a toujours existé et continuera à exister, on recherchera de nouveaux produits, de nouvelles solutions, de nouvelles structurations. Pour cela il faut des "matheux" car la finance moderne utilise la technologie mathématique. Les jeunes des grandes écoles d'ingénieurs françaises continueront à être demandés. Cela étant, il faut redorer le blason de la finance dans les écoles françaises pour la nouvelle génération.

Les grandes écoles mènent justement des réflexions sur ce sujet...

Denis Marcadet - Le modèle a survalorisé la BFI face aux autres métiers de la finance. Qui plus est, il était construit pour un marché porteur, et nous n'avons pas perçu d'anticipations dans les discours et comportements de ces dernières années. On vous explique que vous êtes les meilleurs pendant quatre ans et que les portes des grandes banques d'investissement internationales vous sont, à la sortie, grandes ouvertes, bonus à l'appui. Imaginez la réaction de ces jeunes qui voient toutes les portes fermées, luttent pour trouver un job et, lorsqu'ils en décrochent un, se voient proposer la banque de détail....
Sophie Wigniolle - Dans cette période de crise, il faut démontrer de la flexibilité, de l'adaptabilité. Il n'y a plus de schéma totalement construit sur lequel baser sa vie, il faut effectivement saisir les opportunités et démontrer ses capacités d'adaptation. Une des premières réactions de certains établissements a été de réaffecter des ressources très fortes aux missions de contrôle. Certains ont dit oui, d'autres on dit non, pas question.
Arnaud de Courson - Le problème est qu'on ne pourra pas exercer les métiers qu'on a connus précédemment si on n'a pas, ne serait-ce que vis-à-vis des autorités, des systèmes de contrôle plus poussés. Les BFI vont continuer leurs recrutements dans le contrôle. Biens sûr, elles vont essayer de créer des passerelles entre le front-office et les positions de contrôleur. Mais cela n'arrive pas souvent, car les positions dans le contrôle ou le risque ont moins d'espoirs de rémunération élevée.

Quel constat faites-vous sur les rémunérations ?

Sophie Wigniolle - Clairement, la modération.
Arnaud de Courson - La masse des rémunérations globales des banques change peu. L'inertie est forte car il y a peu de mouvements. Tout le monde cherche à faire des économies, mais quand on recrute, on veut quelqu'un de bon, on ne va pas embaucher au rabais. Je n'ai pas l'impression d'assister à une baisse des niveaux de salaires fixes, je vois même plutôt des hausses à poste équivalent.
Denis Marcadet - La encore, le modèle évolue. Baisse du salaire global et nouvel équilibre fixe variable. En 2008, on a noté un fort resserrement des bases fixes. En fin d'année dernière, on a pu constater sur de nombreux métiers une décote de 15%, voire 20% du fixe et, dans le cas d'embauches externes, aucun rachat ou bonus garanti. 2009 montre une évolution des réflexions, le variable dont les montants chutent drastiquement fait l'objet de toutes les attentions quant à ses règles d'allocation et de distribution, mais le sujet principal est pour les métiers jusqu'alors fortement impactés par la partie variable, la revalorisation des fixes.
Arnaud de Courson - C'est un message pour dire que les bonus vont baisser. C'est donnant-donnant.
Eric Singer - La vraie différence se fera en fin d'année. Les banques qui n'ont pas reçu d'argent public et qui sont très rentables vont avoir un avantage compétitif. Elles seront attractives et vont pouvoir payer soit leurs collaborateurs, soit ceux qu'elles veulent débaucher. Les autres grands établissements «aidés» n'auront pas les moyens de payer et ils vont se faire «voler» des gens. La grande différence va se faire entre ces acteurs, c'est pour cela que tout le monde veut rembourser rapidement ses dettes. Les actifs, ce sont les hommes. Si vous ne pouvez plus les rémunérer pour les attirer ou les garder, cela va créer un vrai problème.

Y a-t-il une prise de conscience qui incite les banques à faire évoluer leurs systèmes de rémunérations ?

Denis Marcadet - Oui, toutes les banques sont aujourd'hui penchées sur la rémunération et ses composants, de nouvelles règles sont à construire côté variable, notamment en corrélation avec les métiers et une politique de mobilité. On a pu mesurer ces derniers mois la nécessité de renforcer par des profils de valeur issus du front-office les fonctions de risques contrôle en fort développement. Cela à un cout pour attirer ces profils talentueux habitués à des variables significatifs
Sophie Wigniolle - Je ne pense pas qu'en termes de salaire, on assiste à un grand changement car la revalorisation de ces métiers est faite. La problématique porte plus sur les métiers qui vont redémarrer.
Arnaud de Courson - Nous venons de finaliser une mission de recrutement d'un responsable de risque de marché. Le budget global de la personne arrivée est nettement plus important que celui de la personne précédente. Mais c'est aussi le jeu car c'est difficile d'attirer quelqu'un aujourd'hui. Lors de cette mission, nous avions une marge de manoeuvre importante.

Où en est-on de la réflexion sur les bonus ?

Eric Singer - Il y a des banques qui ont déclaré ce qu'elles allaient faire. Par exemple, chez RBS, payer en titres subordonnés maison sur trois ans de la dette RDS ou, chez Credit Suisse, en actifs toxiques sur cinq ans. Il y a des choses qui sont très claires. Mais quand l'économie va repartir, les banquiers vont s'échanger des stock-options en les valorisant dans des logiciels et le sujet sera contourné.
Denis Marcadet - La BFI ne se résume pas seulement au front-office. Elle connaît dans son ensemble des enjeux qui concernent l'ensemble de ses métiers.
Eric Singer - On a beaucoup mis en exergue les traders mais on a moins évoqué les acteurs du capital-investissement qui ont gagné parfois des centaines de millions d'euros assez rapidement. L'effet de levier réalisé dans ce secteur a été plus fort que dans le trading.
Arnaud de Courson - Le carried interest est un système de rémunération à long terme qui n'existe pas dans les activités de marchés de capitaux. En général, les financiers dans le private equity sont porteurs de parts de leur société qui sont souvent des structures de petite taille, des «boutiques».
Sophie Wigniolle - La communauté du private equity est moins étendue que celle des traders. Et elle a fait vivre toute une partie de l'économie par le dynamisme de son secteur qui s'est répercuté sur les métiers de conseil (banques d'affaires, avocats, conseil en stratégie, audit...), qui a dégagées les plus-values importantes qui se sont transformées en impôt sur le revenu, sur la fortune, etc.

Quelle pourrait être la juste rémunération ?

Sophie Wigniolle - La juste rémunération s'apprécie toujours par rapport à un marché. La définir dans l'absolu est très compliqué. Par exemple, dans le capital-investissement, l'avantage est qu'il y a un véhicule séparé sur lequel il est facile d'apprécier les performances sur le long terme. Pour les activités bancaires de la BFI, c'est noyé ou peu identifiable.
Arnaud de Courson - Il y a autant de rémunérations que de personnes en place. Les banques peuvent se trouver à certain moment avec des résultats positifs puis, l'année suivante, des pertes. Je crois que le terme de «juste» rémunération n'est pas approprié. On aura toujours des négociations entre les hommes dans un établissement bancaire.
Dans les activités de trading ou de prise de risque, on peut avoir de bonnes années puis une mauvaise. On devrait trouver un système de rémunération basé sur les résultats cumulés sur plusieurs années, ce qui permettrait de lisser les revenus. Mais est-ce techniquement faisable ? Cela veut aussi dire que le banquier aura intérêt à être au bon endroit au bon moment...

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