L'invité de L'Agefi : Gérard Mestrallet, président de Paris Europlace

" Les atouts de Paris pour sortir gagnant de la crise "

Par le 02/07/2009 pour L'AGEFI Hebdo

 
 

" Les atouts de Paris pour sortir gagnant de la crise "

Propos recueillis par Florence Guédas, Marion Leblanc-Wohrer et Philippe Mudry

L'Agefi Hebdo : Deux ans après le début de la crise, comment a résisté la Place de Paris ?

Gérard Mestrallet : Globalement, je pense que la Place de Paris a mieux résisté que les autres grandes places financières. Un certain nombre d'indices le montrent. D'abord, les pertes d'emplois n'ont pas eu la même ampleur qu'à Londres ou à Wall Street. Le secteur bancaire continue à recruter, même si c'est à un rythme moins important qu'avant. Les dépréciations d'actifs des banques françaises se sont montées à une vingtaine de milliards d'euros en 2008, alors qu'elles ont atteint 180 milliards d'euros à Londres et 400 milliards d'euros aux Etats-Unis. Notre industrie bancaire a assez bien résisté et sa structure en termes de risques et de conditions de profitabilité est saine. On a dit que les banques françaises étaient plus traditionnelles que les banques anglo-saxonnes : ce n'est pas vrai quand on regarde l'innovation financière sur la Place de Paris, avec les produits et services sophistiqués - ce qui ne veut pas dire toxiques ou nocifs - qui ont été développés. Globalement, leur bonne approche du risque leur a permis de mieux résister. Le modèle français de « banque de services financiers globaux », s'appuyant sur une culture de crédit et une activité importante de banque de détail, a joué un rôle significatif dans l'amortissement de la crise en leur permettant de conserver un lien plus soutenu avec les autres activités économiques, industrielles ou commerciales.

Quelles sont les clés de la réussite ?

La Place de Paris détient un certain nombre d'atouts. Le premier est d'être aujourd'hui en meilleure santé que les autres. Les banques françaises font partie des plus grandes banques en Europe, disposent d'équipes de bonne technicité et ont des positions de leadership sur plusieurs activités importantes : actions, produits dérivés, gestion d'actifs, conservation, etc. Celles-ci ont été un peu vite stigmatisées parmi les fauteurs de la crise. Or, leur activité est essentielle pour l'économie et les entreprises. C'est vrai dans le secteur de l'énergie, où nous avons besoin d'instruments financiers afin de stabiliser, pour nos clients ou pour nous-mêmes, l'acquisition de matières premières dont les prix sont éminemment variables. C'est l'abus d'endettement sur les produits dérivés qui est à l'origine de la crise et non pas les produits dérivés en tant que tels.

Notre second atout est de disposer de points de force dans plusieurs secteurs émergents et promis à de très importants développements comme le financement de projets, la finance durable, la finance carbone ou la finance sociale. La Place de Paris est en train d'y prendre des positions significatives qui constitueront une réponse à la sortie de crise. Le troisième, c'est l'action collective de la Place de Paris qui a pris, à bras le corps, la stratégie de sortie de crise. Notre association Paris Europlace a mobilisé l'ensemble des acteurs privés et publics pour développer une stratégie de place et être une force de proposition collective. Jouer collectif est vital pour la Place de Paris. La force des banques, des assurances, des gestionnaires de fonds serait trop dispersée et pas aussi efficace s'il n'y avait pas cette capacité à mettre en cohérence ces actions de manière coordonnée et avalisée par l'Etat. La Place de Paris existe de la même façon qu'existe la City à Londres.

Le paysage international qui se dessine permettra-t-il à Paris de tirer son épingle du jeu ?

Le plus important, c'est la régulation financière. Il est primordial qu'elle puisse s'exercer de façon homogène des deux côtés de l'Atlantique. Ce qui n'est pas gagné, et ce malgré la concertation et la volonté exprimées par les pouvoirs publics. L'industrie financière a ses racines, principalement en Europe et aux Etats-Unis, mais elle joue un jeu mondial. C'est pourquoi les règles doivent être les mêmes partout dans le monde. Or, en dehors du G20, aucune institution ne garantit l'homogénéité des règles. La partie n'est pas perdue, mais elle est loin d'être gagnée.

Quel est le point le plus préoccupant ?

Sans doute qu'aux Etats-Unis, du fait du caractère massif des aides qui ont été accordées par les pouvoirs publics, on se retrouve dans la situation où les banques remboursent ces aides d'Etat pour s'affranchir des règles et opérer rapidement un retour à la situation antérieure.

C'est d'ailleurs un peu ce qui est en train de se produire. Les bonus sont repartis à la hausse...

C'est véritablement un risque. La chasse aux talents est clairement repartie, aux Etats-Unis comme en Europe. Il me semblerait anormal que, ayant transféré leurs pertes sur les épaules de l'Etat fédéral, les banques américaines reprennent leur activité mondiale avec un avantage compétitif que n'auraient pas les banques européennes. D'autant que certaines banques américaines ont reçu des aides équivalentes aux pertes qu'elles ont générées ! Aucune règle du jeu homogène n'a été mise au place à ce stade au niveau international.

Par « règles du jeu homogènes », vous pensez aux normes comptables ?

Oui, je pense aussi aux normes comptables. C'est un point essentiel. Le fait que les Américains aient assoupli leurs normes comptables le 2 avril dernier, le jour même du G20, montre qu'ils ont su jouer la carte de la compétitivité. Il est particulièrement regrettable qu'à ce jour, l'Europe n'ait pas tiré au même degré les leçons de la crise pour prendre les mêmes décisions, suspendre l'application des normes « mark-to-market », essentiellement pro-cycliques, et améliorer la gouvernance de l'IASB. Nous nous sommes exprimés clairement sur ce point dans une lettre ouverte que Michel Pébereau, Gerhard Cromme (NDLR : président du conseil de surveillance de Thyssenkrupp) et moi-même avons cosignée.
Le discours du président Obama vous a-t-il rassuré ?
L'annonce par le président Obama d'un plan ambitieux visant à restructurer les organes de régulation américains et à introduire des outils d'analyse des risques systémiques et une meilleure transparence sur les opérations de marché est un pas très positif, bien qu'insuffisamment ambitieux. On a cependant d'ores et déjà l'impression que les banques américaines vont tout faire pour trouver des contre-feux à ces nouvelles orientations. Sur le plan international, il revient aux ministres des Finances et aux gouverneurs des banques centrales d'assurer la mise en œuvre des orientations décidées au G20, d'ici au prochain sommet de Pittsburgh en septembre. Et je sais que le ministre de l'Economie Christine Lagarde et ses services sont très attachés à cela.
Etes-vous satisfait de la coopération en Europe ?
Au sein de la zone euro, la coopération est bonne. Mais on voit bien une fracture culturelle en Europe entre la Grande-Bretagne et l'Europe continentale. La Place de Londres tente de résister aux nouvelles orientations proposées en matière de régulation financière par les instances de l'Union. Cette fracture constitue un handicap pour l'Europe, à un moment où il faudrait pouvoir parler haut et fort face aux Etats-Unis. Ce serait plus facile si l'Europe apparaissait unie et non pas en ordre dispersé. Cela étant, la pression de la zone euro est forte.
Considérez-vous que le rapport Larosière avance bien ?
Le rapport Larosière propose une nouvelle architecture, depuis longtemps attendue et cohérente au niveau européen, dans le domaine des risques systémiques et de la convergence des régulations. C'est un excellent rapport, qui avait été demandé par l'Union européenne, et nous sommes partisans de sa pleine application. Il constitue un ensemble très cohérent, indispensable pour repartir sur de bonnes bases. Le compromis qui vient d'être trouvé, y compris avec la Place de Londres, est une bonne nouvelle pour l'Europe.
Y a-t-il un aspect qui vous paraît mis de côté dans le traitement de la crise ?
Oui, j'ai une inquiétude vis-à-vis de la question des rémunérations des opérateurs. Le consensus de départ était qu'il fallait ramener un peu de raison à tout cela. Finalement, aux Etats-Unis, seules les banques qui bénéficient encore d'aides de l'Etat doivent appliquer des règles de plafonnement, de conditionnement des bonus à une performance de long terme. Aucune mesure générale n'a été prise, comme nous l'avons fait à Paris, avec le rapport Pauget. C'est mauvais signe. Je crains que l'on n'ait rien retenu de cette crise alors qu'elle est encore d'actualité avec les dégâts qu'on connaît en termes de chômage et qui sont en train de s'accentuer. Le risque de reprendre les mêmes mauvaises habitudes existe.
Venons-en aux chantiers ouverts par la Place de Paris : où en sont-ils ?
Nous avons réuni récemment les présidents des douze chantiers prioritaires (lire l'encadré). J'ai été frappé par leur mobilisation, comme de celle des 200 personnes qui travaillent dans les groupes, venant de toute la Place. Nous avons fait un premier point, il n'y a pas encore de rapport définitif. Nous avons défini des mesures urgentes autour du thème de la restauration de la confiance, qui regroupe plusieurs groupes de travail, notamment celui des services aux émetteurs, et d'autres plus structurelles.
Le premier volet concerne la volonté de relancer le marché obligataire corporate, bloqué en septembre dernier dans la foulée de la faillite de Lehmann et reparti depuis peu pour les grands émetteurs. L'objectif est d'en faire profiter un plus grand nombre d'entreprises. Les mesures concrètes concernent la poursuite de l'assouplissement des procédures d'émission sur la Place de Paris, afin d'être meilleur que les autres places européennes, et la relance de la liquidité sur le marché secondaire (lire aussi page 40). Sur ce second point, il faut remettre en face-à-face les investisseurs, les banques et les émetteurs. Le deuxième volet concerne la titrisation. Bien sûr, la titrisation ne peut repartir à l'identique, le contrôle des risques doit être amélioré ainsi que la transparence et la traçabilité des produits. Mais elle est essentielle pour apporter la liquidité qui fait encore largement défaut aux banques et pour le redémarrage du financement des entreprises. Le troisième volet, porté par le groupe « confiance », ce sont les réformes indispensables concernant les normes comptables européennes, qui privilégient actuellement le court terme et sont affectées par les fluctuations erratiques des marchés.
La deuxième série de mesures d'urgence concerne le groupe PME, avec trois directions : consolider l'existant, en offrant plus de visibilité aux dispositifs mis en place ; lancer de nouvelles initiatives en matière d'aide aux fonds propres au travers du fonds de consolidation qui a été annoncé, et la création d'une initiative destinée à apporter des financements aux projets industriels portés par les pôles de compétitivité. Il s'agit aussi d'accélérer les investissements dans les entreprises, avec notamment la mise en place d'un mécanisme de centralisation des fonds non investis. Et enfin d'améliorer les relations banques entreprises.
La troisième priorité concerne le développement de l'épargne longue et l'investissement en actions, sur lesquels se penchent les groupes « émetteurs » et « épargne longue ». Il y a une réelle inquiétude face aux conséquences de Solvabilité II qui risque d'être un frein à l'investissement en actions des sociétés d'assurances et de retraite. La question des modalités de transposition de la directive Solvency II est clairement posée.
Autre point important : le financement de projets. Nous avons mis en place un chantier à ce sujet car c'est un domaine où les banques françaises ont pris un leadership international. Or, il existe aujourd'hui un paradoxe. Les grands projets d'infrastructure, d'énergie, d'environnement sont au centre des plans de relance, mais les banques sont affectées par la crise et ne peuvent jouer leur rôle. L'idée est donc trouver de nouveaux modes de financement et là encore de développer les ressources d'épargne longue qui puissent être orientées vers le financements de projets, et notamment les grands projets d'infrastructures mondiaux.
Enfin, les projets d'aménagement du grand Paris comprennent une composante Place financière importante. Une première action concrète vise à accompagner les projets de déplacement de certaines formations finance de l'université Dauphine à La Défense, dans le but de développer conjointement de nouveaux projets de formation/recherche en finance.
A quelles échéances ?
Concrètement, nous avons présenté les propositions d'urgence au Haut comité de Place, présidé par Mme Christine Lagarde, et nous allons produire les rapports définitifs d'ici à septembre. Mais nous sommes d'ores et déjà en train de nous mettre en mode projet pour mettre en œuvre les propositions immédiates. Nous travaillons avec le Trésor, les banques, Nyse Euronext et l'ensemble des acteurs concernés. Les projets doivent être finalisés au bon niveau, avec les bons interlocuteurs, afin de ne rien perdre de cet immense travail qui est à la mesure de la violence de la crise.
Cela passera-t-il par des mesures législatives ou réglementaires ?
Les mesures fiscales ne constituent qu'une partie de notre démarche. Cela a toujours été notre approche, même si l'allègement de la taxe sur les salaires reste une préoccupation essentielle de l'industrie bancaire, notamment en termes d'attractivité. Il faut surtout des adaptations réglementaires, notamment sur la facilitation de la création de fonds d'investissements, les développements de l'épargne longue. Les instruments existent : l'assurance vie et le Perco. Il faut accélérer leur développement, avec un allongement de durée des contrats pour l'assurance vie accompagné d'incitations à l'investissement en actions et, pour le Perco, faciliter les transferts de l'intéressement. Nous en sommes encore au stade des propositions.
Où en est Nyse Euronext ? L'expérience est-elle réussie ?
Nyse Euronext conserve une réelle suprématie sur les marchés internationaux, malgré l'émergence des Bourses asiatiques, sur le plan international, ou des plates-formes alternatives au plan européen. Je note que plusieurs sociétés chinoises sont cotées sur Nyse Euronext, alors que l'inverse n'existe pas : il n'y a pas à ce jour de sociétés européennes cotées sur les Bourses chinoises.
Cela dit, il est encore trop tôt pour faire un bilan. La crise a conduit à des réductions d'emploi alors qu'on était auparavant dans une perspective de croissance. La concurrence des plates-formes alternatives est importante. Il faut attendre un retour à une situation plus normée pour voir les effets sur l'emploi et, dès maintenant, s'interroger sur le réexamen de la directive MIF pour appliquer des règles de « level playing field » (égalité des chances) aux différents acteurs du marché.

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