Madame le Ministre, La présidence française vient de se terminer. Quel bilan en tirez-vous?
Christine Lagarde: Les questions financières n'ont jamais eu autant d'incidences sur l'économie et le social. En quelques mois, le domaine financier a pris une dimension inattendue. Je crois que la grande réussite de la Présidence française, c'est d'avoir su s'adapter à ce nouvel environnement. Quand nous avons pris la Présidence en juillet 2008, les questions financières ne figuraient pas au rang des priorités de la présidence qui étaient la défense, l'énergie, l'agriculture et climat-énergie. Sous l'impulsion du président de la République, l'Europe a été au cœur du débat sur la crise financière et une force de proposition exceptionnelle. Je suis également heureuse que nous ayons fait aboutir les quatre directives que nous nous étions fixées comme objectif : « fonds propres réglementaires » (Capital Requirements Directive, ou CRD), Solvabilité II, les OPCVM et la garantie des déposants. Nous avons obtenu que des orientations politiques abouties soient transmises au Parlement, même si elles ne l'ont pas été toujours à l'unanimité. Enfin, la Présidence française a provoqué une évolution considérable des esprits. Je pense par exemple aux Britanniques, hostiles jusque là à l'enregistrement des agences de notation et à la coopération des Etats non coopératifs. Nous avons obtenu des avancées en tous points remarquables.
Le projet Solvabilité 2 a pris du retard, et il y a eu un certain recul sur certaines dispositions (supervision des grands groupes par exemple). Que peut-on attendre encore. Le projet pourra-t-il être voté avant les élections?
Nous avons trouvé un accord politique sous présidence française. C'était essentiel pour parvenir à une adoption avant les élections. La Présidence Tchèque doit maintenant négocier avec le Parlement Européen en vue d'un accord entre Parlement et Conseil et a annoncé son ambition de boucler ce dossier avant la fin de la législature. Je travaillerai de mon côté à aider la Présidence Tchèque à préserver les grands équilibres de l'accord trouvé au sein du Conseil ECOFIN.
La Directive Fonds Propres est le résultat d'un compromis. Peut-on attendre d'autres avancées?
La Présidence française a obtenu un accord politique sur un texte très substantielqui l'harmonisation de la définition des fonds propres, l'obligation pour les banques de conserver 5% des risques qu'elles titrisent à leur bilan et l'amélioration dela régulation en matière de gestion des risques de liquidité. Nous sommes allés bien au-delà des discussions techniques préparatoires, et plus loin que la proposition initiale de la Commission s'agissant de la définition des fonds propres. Les avancées, c'est également le renforcement du comité européen des autorités de contrôle du secteur bancaire et l'introduction d'un reporting unifié au niveau européen. Et le processus est lancé pour aller plus loin avec le lancement du groupe de travail présidé par Jacques de Larosière.
Sur les paradis fiscaux, a-t-on avancé?
Je vois deux avancées. Nous avons inscrit le sujet dans la déclaration du G20 du 15 décembre: c'est donc au cœur de l'ambition de réforme de la communauté internationale. La deuxième avancée, c'est que le sujet des «centres non coopératifs» est de nouveau ouvertement débattu au niveau européen. Nous avons une fenêtre d'opportunité pour avancer, je veux la saisir.
Faut-il s'inquiéter pour le processus de Doha?
Rien ne pouvait évoluer en décembre avec l'arrivée d'un nouveau président des Etats-Unis en janvier. Sans leadership américain établi, le processus ne pouvait tout simplement pas redémarrer. Le président de la République a été clair, il faut que le mouvement soit impulsé par les chefs d'Etat. C'est donc lors du prochain sommet du G20 en avril que le processus pourrait avancer de nouveau.
Quel est le calendrier des réunions à haut niveau?
La réunion des chefs d'Etat le 2 avril prochain en sera le point d'orgue. D'ici là, la préparation ira crescendo avec notamment une réunion des «sherpas», les seconds des ministres des finances, début mars et surtout la réunion des ministres des finances des 13-14 mars, qui doit se tenir normalement à Tokyo.Il y a un mois et demi de préparation par les quatre commissions de travail mises en place par le Royaume Uni. Mais la réflexion ne se limite pas aux forums publics, il y a aussi les alternatifs, comme celui de Davos par exemple, où les débats porteront sur la régulation financière et les plans de relance de l'économie.
Quelles sont les avancées à attendre de ces réunions?
Ce sont tous les thèmes de la régulation financière qui vont être mis en chantier dans ce processus G20. Mais le succès de notre dynamique se mesurera surquelques chantiers difficiles. Les Etats-Unis auront-ils la volonté d'avancer réellement sur les centres non coopératifs? Il faudra également réformer l'IASB. L'important est que tous les acteurs soient représentés. Aujourd'hui, c'est une association qui rassemble beaucoup de représentants des pays anglo-saxons, venant de pays qui eux-mêmes ne sont pas soumis aux règles IFRS. C'est on ne peut plus illogique. Il y a également beaucoup de questions sur le caractère pro-cyclique du couple normes comptables, normes prudentielles. Il faut que les banques centrales soient représentées dans la gouvernance de l'IASB pour permettre la prise en compte de ces thématiques d'intérêt général.
Vous n'incluez pas les hedge funds dans votre liste...
On a d'un côté les banques d'investissement qui sont totalement régulées, surtout depuis le changement de statut des banques d'investissement américaines. Est-il responsable de laisser les hedge-funds sans régulation ni surveillance? Il faut tout mettre à plat et en particulier trouver des mécanismes de transparence adaptés.
Le 2 avril doit-il être le point d'orgue de cette grande réflexion régulatrice entamée en août 2007?
Cette réflexion, nous l'avons engagé dès août 2007, à l'occasion de la première crise de liquidité. Le président de la République avait alors saisi la chancelière Angela Merkel, - l'Allemagne étant alors en charge de l'organisation du G8 -, pour appeler les pays du G8 à prendre rapidement toute la mesure et à repenser la régulation, la transparence et la supervision. Depuis le 15 septembre 2008, il y a clairement eu un raccourcissement du temps. Nous avançons désormais à marche forcée. Le 2 avril sera à la fois un point d'arrivée et un nouvel élan. La France est force de proposition comme nous l'avons été durant la Présidence française et nous devrons convaincre nos amis européens et du G20. Mais la tâche de mise en œuvre est immense et il faudra conserver l'engagement politique pour garantir que les chantiers aboutissent rapidement.
Les Européens présenteront-ils un front unique?
Je l'espère. Tout au long de la Présidence française, j'ai travaillé à forger du consensus et les résultats ont été au rendez-vous. Ce n'est donc pas un objectif utopique. Nous mettrons toutes nos forces dans la bataille et c'est pour atteindre cet objectif que j'ai présidé une dernière réunion exceptionnelle des ministres des finances à Paris le 18 décembre.
Au niveau de la régulation européenne, on constate encore des incohérences, notamment sur le droit des dépositaires. Comment faire avancer ce dossier?
La France n'a plus la présidence de l'Union européenne mais mon approche reste la même. Quand un problème est identifié, je veux que l'Europe y apporte une réponse rapidement. Le laxisme n'est pas tolérable et il faut être réactif . C'est à cette condition que nous rétablirons la confiance dans la finance européenne.
Quand à l''affaire Madoff, ellea mis en lumière un problème particulier. Les règles relatives à la responsabilité des dépositaires d'OPCVM sont appliquées de façon différente d'un pays européen à l'autre. Ce que je veux, c'est renforcer la protection des investisseurs en Europe à l'aide d'un principe simple et de bon sens : un épargnant qui confie les titres qu'il possède à une banque doit être assuré de les retrouver. J'ai écrit au Commissaire européen McCreevy pour lui demander d'engager rapidement un chantier législatif dans ce sens. Il faudra à la fois modifier les directives OPCVM – sans perturber l'adoption de la directive UCITS 4au sujet de laquellela Présidence française a tant la fait pour faire aboutir – et proposer une nouvelle directive sur le droit des titres.
Quelle est votre appréciation du plan bancaire. Les banques jouent-elles le jeu?
La semaine dernière, j'ai assisté à la première séance de formation des médiateurs du crédit et j'ai rencontré les 105 médiateurs du crédit départementaux. A cette occasion, j'ai été étonnée de voir que sur la totalité des dossiers traités (44 % des dossiers acceptés), 60% donnent lieu à une révision de la décision de la banque. Ce qui est un succès pour les médiateurs du crédit est aussi l'échec des banques. Notre économie n'a jamais eu autant besoin des banques. Je ne dis pas qu'elles ne jouent pas le jeu. Mais nous avons besoin que les banques remettent sans cesse sur le métier leur politique de risque pour que tout ce qui est finançable soit financé.
Le système de financement SFEF/SPPE fonctionne t-il de façon satisfaisante ou faut-il des mesures complémentaires?
Dans la période actuelle, il faut être pragmatique. Il n'y a pas de tabou. Pour autant des mesures nouvelles ne semblent pas nécessaires aujourd'hui: les dispositifs actuels sont opérationnels et interviendront tout au long de l'année. Le financement des banques par la Société de prises de participation de l'Etat (SPPE) et la Société de financement de l'économie française (SFEF) , l'action du Fonds stratégique d'investissement (FSI), le plan de soutien aux PME et le dispositif de relance est un bon plan anti crise. Mais il faut garder l'esprit ouvert. Je pense par exemple au secteur automobile pour résoudre des difficultés sectorielles.
Vous avez parlé de fonds propres de grande qualité pour la nouvelle injection de 10,5 milliards. Irez-vous jusqu'aux droits de votes?
Ce n'est pas le mécanisme envisagé. On souhaite se donner la possibilité de renforcer les fonds propres avec un instrument plus direct (core tier one) qu'avec les titres super subordonnés etavec des actions de préférence non assorties de droit de vote par exemple. D'aucuns souhaiteraient que nous entrions au capital des banques avec des sièges au conseil d'administration comme outre-Manche. Mais nos banques se portent mieux que leurs homologues anglo-saxonnes. Le volume relatif de l'intervention en fonds propres n'a rien à voir! Et d'ailleurs la plupart des interventions de nos partenaires, hors sauvetage, sont en actions de préférence sans droits de vote. On prête et ces prêts sont assortis d'une rémunération. La SFEF a rapporté 300 millions d'euros à l'Etat en moins de trois mois. Prêter à ces conditions, avec des exigences économiques ou éthiques, voilà l'action qui doit permettre de soutenir le crédit.
Que pensez-vous de l'idée d'une grande banque publique?
Les idées sur la place des acteurs publics ne manquent pas. L'heure n'est pas au mécano industrialo-financier pour construire des conglomérats. C'est au contraire le moment pour que chacun fasse son métier le mieux qu'il peut. Je veux voir Oseo exclusivement dédié et concentré sur le financement des TPE/PME/ETI. Un rapprochement Oseo Coface ou Oseo CDC n'est pas d'actualité. La CDC a de grandes missions avec le financement du logement social et la politique de la ville d'un côté, un rôle de financement de l'économie au travers du FSI et de France Investissement, de l'autre. Quant à La Banque Postale, elle joue notamment un rôle d'accessibilité bancaire.
Qu'en est-il du dossier Banque Palatine/LBP?
Ce n'est pas à l'ordre du jour.
Le président de la république a dit vouloir s'inspirer des initiatives allemandes. Lesquelles?
Comme pour l'Allemagne, c'est la question du financement des entreprises qui concentre nos efforts. Il y a par exemple la question du financement de l'automobile. Nous y réfléchissons.
Va-t-on vers un second plan de relance?
Il n'y a pas de second plan de relance. Il faudra faire ce qu'il faudra faire. S'il faut faire plus, nous ferons plus. Ce n'est pas nécessaire actuellement. Nous nous ajusterons progressivement au fur et à mesure des résultats du plan anti-crise. J'insiste sur le fait qu'il n'y a pas que le plan de relance. Il y a un dispositif anti-crise au sein duquel on trouve le plan de relance de 26 milliards. On a mis une batterie de ripostes en place: 360 milliards d'euros du plan banque, les 22 milliards pour les PME, les 20 milliards du FSI, les 26 milliards du plan de relance, l'exonération de taxe professionnelle, les stabilisateurs automatiques du Budget,... Les outils sont en place.