Champions, Bercy a retenu la leçon

le 13/06/2019 L'AGEFI Hebdo

Champions, Bercy a retenu la leçon
(Pierre Chiquelin)

Construire des champions européens ? Paris aime cette idée. Force est de constater qu’il est plus simple de la promouvoir que de la concrétiser. Sur deux dossiers industriels récents, Alstom-Siemens et Renault FCA, l’allant de la politique française s’est heurté à la réalité des affaires, qui l’a emporté. Mais ces deux échecs n’ont pas la même signification et n’auront pas les mêmes suites. Il est même permis de penser qu’au-delà des polémiques, alimentées par le camp italien dépité, la consolidation manquée dans l’automobile ne desservira pas les intérêts français, au contraire. Dans le dossier Alstom-Siemens, la position française était faible, d’entrée de jeu. Le caractère patrimonial de l’opération, impliquant le groupe Bouygues, ne trouvait pas de contrepartie convaincante. Marier deux ennemis historiques pour créer un « champion » européen n’aurait eu de sens qu’à des conditions dont aucune n’était remplie : il aurait fallu un épouvantail chinois plus épouvantable ; une gouvernance garantissant un mariage entre égaux et non une absorption déguisée du Français par l’allemand ; des arbitrages industriels, notamment sur l’activité signalisation, moins défavorables au premier. Avec son pragmatisme coutumier, Margrethe Vestager mit fin à l’opération et fit bien. Au vu des carnets de commandes d’Alstom, l’indépendance a encore sa vertu dans les transports publics. Consolidation n’est pas toujours raison.

L’attitude de Bercy dans le dossier Renault-FCA montre que la leçon a été mûrie. L’intérêt du rapprochement, sur le terrain industriel, n’a fait de doute pour personne. Avec un opportunisme qui lui fait honneur, John Elkann a profité d’une faiblesse momentanée du Français, dont le cours de Bourse était le reflet, pour lui faire une proposition « à prendre ou à laisser ». Abusée par un examen hâtif et confidentiel du dossier, la direction de Renault a cru y voir un moyen d’améliorer le rapport de force avec Nissan. Mais dans ce cas, la raison était du côté de l’Etat français. Les quatre conditions posées par Bruno Le Maire étaient justes et de bon sens, dont celles qui manquaient dans le cas Alstom : garanties industrielles et de gouvernance. Surtout, en insistant sur le maintien du nouvel ensemble dans l’alliance, le ministre a pris en compte les vrais intérêts à long terme du constructeur national, engagé depuis vingt ans dans un partenariat qui a fait ses preuves et qui aurait pu ne pas survivre à une prise de contrôle, même minoritaire, par la partie italienne. Nissan ne pouvait s’y rallier, et le conseil de Renault a sagement ménagé son partenaire historique. Aucune nouvelle alliance d’envergure n’est concevable sans stabilisation de l’actuelle, ce qui impliquera, de part et d’autre, de nouvelles discussions et concessions. Au-delà des inévitables tensions à venir, ce gage de fidélité devrait être apprécié à Tokyo. La France y a des intérêts de long terme qu’elle a défendus. On peut parier qu’elle y gagnera quand, le moment venu, de nouvelles discussions seront rouvertes avec des partenaires automobiles. Gageons que ce jour-là, la partie italienne ne sera pas loin... 

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