L’Europe bancaire face au test allemand

le 14/03/2019 L'AGEFI Hebdo

L’Europe bancaire face au test allemand
(Pierre Chiquelin)

Les spéculations qui se multiplient outre-Rhin à propos d’une fusion entre Deutsche Bank et Commerzbank n’autorisent plus guère le doute : la question n’est plus de savoir si elle se fera mais quand. Berlin la veut, ouvertement ; le patronat s’y rallie, parce que le Mittelstand doit disposer d’une banque domestique à vocation internationale, pour assurer ses financements et accompagner son crucial effort de conquête des marchés mondiaux. Ces pressions influencent désormais les managements, longtemps réticents mais qui laissent fuiter leur volonté de négocier.  L’émergence d’un acteur capable de rivaliser avec les autres banques systémiques européennes serait bien sûr un événement financier de grande ampleur ; mais elle constituerait aussi un test pour l’Europe politique que ses responsables doivent anticiper.

Financièrement, la fusion signerait d’abord la fin du rêve allemand de s’imposer sur le premier marché financier du monde, Wall Street, nourri depuis près de 30 ans. La nouvelle entité aurait vocation à prendre place parmi les grands du secteur en Europe, à condition toutefois de surmonter les conditions de sa naissance. Or celles-ci s’annoncent les pires qui soient. Rarement rapprochement aura été plus défensif, c’est-à-dire aussi peu fondé sur un projet industriel conquérant. Le nouveau géant aurait toujours à définir un modèle économique solide, une gageure dans un pays où les banques régionales et mutualistes verrouillent le marché. La pérennité du nouvel ensemble n’irait pas de soi, d’autant qu’un lourd sinistre social se profile du fait du rapprochement.

Pour l’Europe, il s’agirait surtout d’un test politique majeur. L’irruption de l’Etat allemand y serait une première par son ampleur clairement systémique. Elle révélerait au public européen à quel point Berlin a négligé, des années durant, de mettre de l’ordre dans ses banques. Le prix à payer pour Mme Merkel sera élevé. En outre, la forme que prendra l’intervention devra être finement calibrée car les règles bruxelloises en matière d’aides d’Etat sont strictes. Commerzbank prendra-t-elle l’initiative, comme d’aucuns le pressentent ? Etant déjà présent à son capital pour 15%, l’Etat pourrait dans ce cas de figure plus aisément les contourner.

Mais Berlin mettrait les règles européennes à l’épreuve sur un autre terrain : en propulsant par son intervention les contribuables en première ligne, alors que l’Union a au contraire juré de les mettre à l’abri ! Celle-ci a, dans ce but, accouché d’un ordre des parties prenantes appelées à contribuer au renflouement d’une banque en difficulté qui met les contribuables au dernier rang, après les actionnaires et les créanciers obligataires. Un sauvetage public signifierait que Berlin ne croit pas en ce système tout neuf. Dès lors, l’attitude des marchés à l’égard des banques européennes, déjà bien en peine de lever des capitaux éligibles au renflouement, pourrait être pour elles plus pénalisante encore ! Dans ce cas, l’impact ne serait plus financier ou politique ; il serait systémique !

A lire aussi