Qui a peur des crypto-monnaies ?

le 09/11/2017 L'AGEFI Hebdo

Qui a peur des crypto-monnaies ?
(Pierre Chiquelin)

Les banques centrales ont accueilli la naissance des crypto-monnaies avec une défiance compréhensible. Elles ont souvent vu dans ce nouveau mode de transactions un développement attentatoire à leur monopole d’émission, et surtout un moyen pour le crime organisé d’échapper aux contrôles en transférant des fonds à l’abri d’une opacité technologique inviolable. Devant l’attrait persistant des plates-formes d’échanges spécialisées, elles ont souvent pris des mesures d’interdiction, comme en Chine, sans pour autant enrayer le phénomène : les crypto-monnaies ont continué à se développer selon des logiques très variées, souvent éloignées du spéculatif bitcoin mais visant toutes à profiter des caractéristiques premières de ce nouveau moyen d’échange qui sont son instantanéité et son coût très faible ; ensuite, pris de vitesse par les innovations foisonnantes et souvent prometteuses de financiers ingénieux, les régulateurs ont réagi en ordre dispersé, sans cohérence entre eux. Mais ils sont de plus en plus conscients que le vocable commode de crypto-monnaies recouvre des instruments très différents (lire notre Enquête), certains sans doute dangereux mais d’autres extrêmement utiles, réclamant donc une approche visant autant l’expérimentation que l’encadrement.

En clair, il s’agit pour les banquiers centraux non de combattre l’essor des crypto-monnaies, voire de limiter un phénomène imposé par la numérisation universelle, mais de l’accompagner ; ce qui suppose de distinguer parmi leurs usages déjà nombreux ceux qui peuvent améliorer le bon fonctionnement du système financier – du fait du caractère traçable des transactions et de la modernisation des infrastructures financières qui peut en résulter, par exemple du fait de l’adoption accélérée de la Blockchain – de ceux qui pourraient au contraire lui nuire, en favorisant trafics et escroqueries en tout genre. De là une multiplication d’annonces par nombre de banques centrales qui, toutes, entendent se donner les moyens de distinguer au plus tôt le bon grain de l’ivraie. Le plus remarquable est d’ailleurs que les innovations, qui visent souvent à éliminer le recours au numéraire, sont loin d’être l’apanage des pays développés, le phénomène des crypto-monnaies étant également déjà très présent à l’esprit des régulateurs des pays émergents.

Reste qu’un écueil se dresse bien haut sur la route du développement généralisé de ces technologies : celles-ci comportent une autre caractéristique très contrariante pour un régulateur, celle de reposer sur une logique de désintermédiation. Sauf à courir le risque de porter un coup fatal à leurs propres systèmes financiers, les banques centrales et les autorités de marché devront se hâter lentement pour que des innovations ne viennent pas court-circuiter les acteurs sur lesquels reposent le fonctionnement du système, banques et Bourses de valeurs au premier rang. Entre innovation numérique et stabilité financière, les régulateurs n’auront tout simplement pas le droit de négliger le second objectif. 

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