L'analyse de... Alain Tourdjman, directeur des études, veille et prospective de BPCE

Avis de crispation patrimoniale

le 16/01/2014 L'AGEFI Hebdo

La publication par l’Insee des comptes de patrimoine pour 2012 fait état d’un ralentissement de la progression des actifs détenus par les ménages. Leur richesse brute estimée, 11.804 milliards d’euros, aurait ainsi progressé de 1,6 % en 2012, en-deçà de l’inflation (1,9 %). Malgré une nette revalorisation des titres, l’évolution des prix immobiliers et le très faible rendement net des actifs financiers auraient conduit in fineà une perte de pouvoir d’achat du patrimoine des Français. Il est vrai que, depuis 2007, sa croissance moyenne n’est plus que de 2,3 % l’an, soit une nette rupture avec la progression de 6,5 % par an des trois dernières décennies.

Pour autant, le rapport entre patrimoine et revenu des ménages a continué à croître, leur richesse dépassant pour la première fois 8,8 années de revenus après impôt. Alors que ce ratio s’est longtemps situé entre 4,5 et 5, au point que maints économistes ont pu le considérer comme une constante, il a presque doublé depuis le début des années 1980. L’immobilier a joué un rôle décisif. L’essentiel de cet enrichissement lui est imputable, sachant que l’investissement net y a contribué pour à peine plus d’un quart sur les quinze dernières années, les mouvements de prix expliquant, pour l’essentiel, la transformation de la valeur du patrimoine.

Ce changement est allé de pair avec le développement dans la société d’un pessimisme collectif qui déprécie les revenus d’activité attendus et à l’inverse valorise les actifs acquis d’autant plus que leur prix de marché paraît susceptible de croître indépendamment des perspectives économiques. Par ailleurs, les Français expérimentent et envisagent des étapes de vie plus longues, des seuils plus tardifs et plus incertains, des ruptures plus fréquentes. L’ampleur et la multiplicité des besoins de protection dans une société de longue vie (retraite, santé, aide aux enfants, dépendance…) sont pressenties à tous les âges créant un sentiment d’urgence et d’impératif familial.

Les anticipations de recul du niveau de la protection sociale et la valorisation de l’autonomie individuelle font consensus et l’idée selon laquelle, face à l’allongement de la vie, la prévoyance collective doit être complétée par une démarche individuelle se renforce dans l’opinion. Déjà en 2008, loin devant la plupart des autres Européens, les Français étaient majoritairement acquis à l’idée que le niveau de leurs pensions et de leur couverture santé ne pourraient être conservé au cours de la décennie à venir.

Bien davantage que les réponses assurantielles, le patrimoine est devenu pour les Français un instrument privilégié de l’autonomie et, au-delà de sa fonction de préservation de la valeur, s’est trouvé investi d’une mission de sécurisation du parcours de vie. L’anticipation d’un avenir économique compromis conduit à la recherche de réponses précoces par crainte de ne pas disposer ultérieurement des moyens nécessaires. A cet égard, la forte montée du taux de propriétaires chez les moins de 40 ans entre 1999 et 2010 est représentative de cette aspiration à se prémunir au plus tôt dans le cycle de vie.

Le maintien d’un taux d’épargne à des niveaux proches de 16 % depuis 2008 peut également apparaître comme un symptôme de « crispation patrimoniale », l’enjeu dépassant parfois les capacités des individus. Cette résilience de l’épargne, malgré une faible inflation et une baisse du pouvoir d’achat par ménage sans précédent depuis 1983-84, semble peu conforme à la logique antérieure d’ajustement du taux d’épargne pour maintenir une croissance de la consommation, même en cas de simple ralentissement du pouvoir d’achat. L’évolution récente de l’indicateur de « capacité à épargner » est significative. Représentatif des arbitrages entre « mettre de l’argent de côté » et « tirer sur ses réserves », il est traditionnellement très corrélé à la perception de la situation financière : en cas de fortes tensions sur le revenu, le recul de la capacité à épargner renvoie logiquement à la nécessité de préserver a minima la consommation. Depuis 2007, cette corrélation s’est fortement dégradée et la capacité à épargner « résiste » à la détérioration perçue des revenus. Est-ce le signe que l’objectif d’épargne prend davantage le pas sur la volonté de consommer et s’émancipe en partie de la contrainte de revenus ?

La tentation est souvent grande de réduire la question du patrimoine au registre de la résorption des inégalités et de la distorsion des prix. Ces sujets sont légitimes mais la fonction sociale du patrimoine consiste pour beaucoup à répondre à une préoccupation grandissante des Français: la sécurisation du parcours de vie, personnel et familial. Les concessions de tous ordres auxquelles se soumettent les accédants pour passer la frontière de la propriété illustrent bien l’importance de cet enjeu dans la société actuelle. Le négliger pourrait entraîner malentendus et frustrations.

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